Mathematic Studio : quand l’innovation énergétique devient moteur de création

Fondé il y a près de vingt ans par Guillaume Marien, le studio Mathematic est particulièrement engagé dans la décarbonation des effets visuels. À ses côtés, Clément Germain, VFX Supervisor, responsable des démarches RSE (responsabilité sociétale et environnementale) et du pilotage énergétique, accompagne la transformation profonde d’un modèle de production qui associe performance technologique, responsabilité environnementale et nouvelle organisation du travail. À l’occasion de la sortie du Marsupilami de Philippe Lacheau, dont Mathematic a assuré les VFX, ils reviennent sur les efforts réalisés et les perspectives qu’ouvre cette démarche pour l’ensemble de la filière.

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« Marsupilami » de Philippe Lacheau ©Pathé films – Baf Prod – TF1 Films Production – Artemis Productions

Le studio Mathematic est aujourd’hui considéré comme l’un des plus engagés dans la décarbonation des effets visuels. Qu’est-ce qui vous a amenés à entreprendre une démarche aussi ambitieuse ?

Guillaume Marien : C’est d’abord une quête de sens, personnelle et collective. Nous évoluons dans un secteur très énergivore, et nous avions envie d’agir concrètement. La question a été simple : où consommons-nous le plus ? La réponse l’était tout autant : nos Render Farms, qui représentent largement les deux tiers de notre empreinte. À partir de là, nous avons décidé de revoir totalement notre modèle. Nous avions déjà entamé une démarche RSE globale – nous sommes en cours de certification B Lab (label B Corp) – mais nous voulions aller beaucoup plus loin que le déclaratif. L’objectif était d’obtenir un impact réel et mesurable.

La grande bascule a eu lieu grâce au programme France 2030. Il nous a permis de développer, avec Qarnot Computing, un système unique […] Aujourd’hui, une piscine d’Île-de-France est chauffée grâce à nos calculs d’images.

Guillaume Marien
Fondateur et président de Mathematic Studio

Comment avez-vous concrètement mis en œuvre cette transition énergétique au sein du studio ?

Clément Germain : Par étapes. Au départ, nous avons mis en place des outils simples, comme l’extinction automatique des machines non utilisées la nuit. Puis nous avons testé des solutions de pompes à chaleur pour récupérer l’énergie produite par nos serveurs. La grande bascule a eu lieu grâce au programme France 2030. Il nous a permis de développer, avec Qarnot Computing, un système unique : nos serveurs sont installés dans des chaudières qui chauffent directement de l’eau à 60-65 °C, elle-même utilisée pour des équipements publics. Aujourd’hui, une piscine d’Île-de-France est chauffée grâce à nos calculs d’images. Lorsque nous rendons une scène 3D sur un film américain ou français, la chaleur issue des processeurs chauffe l’eau. Et tout cela sans climatisation : la chaleur n’a plus besoin d’être évacuée par du froid électrique, ce qui supprime un gaspillage majeur.

Votre Render Farm est donc installée à distance du studio. Comment fonctionne ce dispositif inédit ?

G.M. : Oui, les serveurs ne sont plus chez nous, mais dans des locaux techniques sous les piscines partenaires, reliés à Mathematic par de la fibre redondée. Que l’on calcule depuis Paris, Montpellier, Montréal ou Los Angeles, les images sont rendues dans le sous-sol d’une piscine. C’est à la fois vertueux et parfaitement transparent pour nos équipes. Cette innovation nous permet aujourd’hui de dépasser les 85 % de décarbonation effective sur la partie la plus énergivore de notre activité.

Quels sont les effets concrets de cette transformation, pour vos productions comme pour vos équipes ?

C.G. : Ils sont multiples. Sur le plan environnemental, nous évitons environ 5 tonnes de CO₂ par mois, uniquement grâce à cette récupération de chaleur. Et cette économie ne figure même pas totalement dans nos bilans carbone, puisque ce sont aussi les chaudières au gaz des piscines qui ne tournent plus. Sur le plan technique, nous disposons désormais de machines plus puissantes que celles que nous aurions pu acheter seules. Sur le plan humain, nos équipes y trouvent du sens. Quand on leur montre chaque mois les gains en carbone, cela crée une dynamique très positive.

Une décarbonation ambitieuse est possible sans sacrifier la performance ni la compétitivité.

Clément Germain
VFX Supervisor et responsable des démarches RSE chez Mathematic Studio

Cette réorganisation a-t-elle modifié votre manière de produire au quotidien ?

G.M. : Pas vraiment. Pour le client, rien ne change. Si le réalisateur demande une nouvelle version d’un plan, nous la faisons ; nous ne pouvons pas décider de réduire des rendus au motif qu’ils consomment de l’énergie. En revanche, cette infrastructure crée une nouvelle capacité de mutualisation. Des studios d’animation nous ont demandé de louer une partie de notre puissance décarbonée pour leurs propres films. Cela ouvre des perspectives économiques et sectorielles très intéressantes.

Le programme France 2030 vous a également permis d’accompagner votre développement industriel. Quels en ont été les axes majeurs ?

G.M. : Le programme s’est structuré autour de trois axes complémentaires. Le premier était l’industrialisation du studio. Il s’agissait pour nous d’atteindre une taille critique capable d’accueillir des productions internationales. Entre le lancement du programme et aujourd’hui, nous avons créé plus de cent emplois. Le deuxième consistait à s’implanter en région. Nous avons ouvert un studio à Montpellier en y installant des départements complets : prévisualisation, tracking/layout, rig characters. Sur Marsupilami, par exemple, un tiers de la fabrication 3D a été réalisé à Montpellier, ce qui nous a permis de relocaliser des postes souvent sous-traités en Asie. Enfin, le troisième axe portait sur le lien avec les écoles. Nous travaillons étroitement avec l’ESMA (École supérieure des métiers artistiques) et l’écosystème local pour fluidifier les passerelles entre formation et industrie. C’est un volet essentiel du programme.

La virtualisation de vos outils constitue également un pilier important. Que permet-elle ?

C.G. : Toute notre infrastructure IT est centralisée, virtualisée, avec des cycles de vie très longs pour le matériel. Certaines machines tournent encore après dix ou douze ans, parfois sur des postes moins gourmands ou comme serveurs de licences. C’est totalement à rebours des modèles qui imposent un renouvellement tous les cinq ans.

Sur l’électricité, nous sommes déjà très proches d’un modèle presque neutre : notre énergie provient à plus de 85 % d’hydraulique, vérifiée par certificats.

Guillaume Marien
Fondateur et président de Mathematic Studio

Vous êtes aussi engagés dans plusieurs démarches de labellisation. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

C.G. : La certification B Corp est en cours. C’est un audit extrêmement exigeant – près de 2 000 questions – portant sur l’intégralité de l’entreprise : environnement, gouvernance, conditions de travail, gestion des fournisseurs, etc. Si nous l’obtenons, nous deviendrons probablement l’un des premiers studios VFX français certifiés, ce qui donnera une reconnaissance forte de notre travail. Ce modèle ne doit pas reposer seulement sur la bonne volonté des studios mais doit être encouragé structurellement.

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Marsupilami ©Pathé films – Baf Prod – TF1 Films Production – Artemis Productions

Peut-on imaginer, à terme, un studio de création totalement décarboné ?

G.M. : Pas totalement. Certains postes – notamment les déplacements internationaux – ne pourront jamais être réduits à zéro. Nous avons des studios aux États-Unis pour limiter certains voyages, mais une supervision nécessite parfois d’être sur place. En revanche, sur l’électricité, nous sommes déjà très proches d’un modèle presque neutre : notre énergie provient à plus de 85 % d’hydraulique, vérifiée par certificats. Et nos efforts de centralisation et de cycle long du matériel réduisent significativement l’empreinte globale. L’objectif n’est pas de promettre l’impossible, mais d’atteindre le maximum réalisable, tout de suite, et de montrer que cela fonctionne à l’échelle d’un studio de 230 personnes.

Les bénéfices sont partagés : collectivité, studios, écoles, formations, écosystème régional. Et surtout, notre système peut s’industrialiser et se répliquer.

Clément Germain
VFX Supervisor et responsable des démarches RSE chez Mathematic Studio

En quoi votre démarche peut-elle inspirer l’ensemble de la filière ?

C.G. : D’abord, elle prouve qu’une décarbonation ambitieuse est possible sans sacrifier la performance ni la compétitivité. Ensuite, elle montre que les bénéfices sont partagés : collectivité, studios, écoles, formations, écosystème régional. Et surtout, notre système peut s’industrialiser et se répliquer. Si d’autres studios installent leurs serveurs dans des chaudières de Qarnot, la filière tout entière pourrait réduire massivement sa consommation et créer un modèle français exportable.

Vous dites souvent que « faire du VFX peut réchauffer une piscine ». Que signifie cette formule pour vous ?

G.M. : (Sourire.) Ce qui compte, c’est que ce ne soit pas qu’un slogan. Sur Marsupilami, l’intégralité du rendu 3D a été effectuée sur cette ferme décarbonée. Nos équipes le savent, nos clients le savent. Et le public nage littéralement dans l’énergie de nos images !

Source : CNC

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