Cette étude, confiée à CineGroup, Hexacom et Omdia, analyse quatorze marchés clés pour comprendre l’évolution de la fréquentation des salles de cinéma depuis la période pré-COVID (2017-2019). Le constat est clair : les pratiques du public ont profondément changé et les exploitants doivent se réinventer pour s’adapter à leurs attentes.
Consulter l’étude complète
Les enseignements clés de l’étude
1. Les pratiques ont changé : le public devient de plus en plus sélectif
Depuis le COVID, le cinéma n’est plus perçu comme une sortie « habituelle » mais choisie, avec une appétence avérée du public pour les « films événements ». L’enjeu des exploitants est de le fidéliser, de proposer des expériences qui se démarquent, de créer un événement autour de la sortie au cinéma et plus seulement autour du film événement.
Le nombre d’entrées est globalement en baisse (recul de la fréquentation mondiale de 35% entre 2017-2019 et 2025), sauf au Japon (+5%), au Vietnam (+48%), et surtout en Arabie Saoudite (+439%) où les salles ont rouvert en 2018 après 35 années d’interdiction.

2. Des spectateurs en quête de diversité
La crise sanitaire semble avoir marqué la fin de l’hégémonie américaine : les blockbusters attirent moins, et Hollywood accuse un net recul depuis 2015. Aux US, 105 films sortaient en salles en première exclusivité distribués par les six studios majeurs, puis 82 en 2019 et 76 en 2025. Comme en 2020 et 2021, le film en tête du box-office mondial de 2025 n’est pas une production hollywoodienne mais un film
d’animation chinois, Ne Zha 2, qui a toutefois enregistré plus de 95 % de son chiffre d’affaires (2,2 milliards de dollars) dans son pays d’origine.
La santé des salles dépend davantage aujourd’hui du succès des productions locales : l’Italie et la Pologne ont battu des records grâce à Buen Camina et Dom Dobry, deux cartons nationaux. Les marchés les plus résilients sont d’ailleurs ceux avec un cinéma local puissant et qui sont moins dépendants des films américains, comme le Vietnam (61% de succès locaux en 2025), le Japon (76%) et la Chine (80%).
3. Programmation sur mesure et nouveaux relais de croissance
Si le cœur d’activité des salles de cinéma reste la programmation de films événements, fédérateurs, celle-ci se diversifie et devient plus niche : contenus alternatifs, ciné-concerts, marathons de films, séances d’éducation à l’image, etc. L’objectif ? Cibler des groupes spécifiques et attirer de nouveaux publics. Autre relais de croissance : les ressorties d’œuvres populaires ou de films de patrimoine qui fonctionnent bien auprès des spectateurs, notamment les jeunes.
4. La salle de cinéma, plus adaptée que jamais aux attentes des Gen Z et Alpha
La salle de cinéma est un lieu de rencontre IRL. Alors que le public américain âgé de 55 à 75 ans a déserté les salles après la pandémie, les 18-35 ans sont ceux qui s’y rendent le plus : la Gen Z (personnes nées après 1995) est la tranche d’âge qui est allée au cinéma le plus souvent en 2025 en Amérique du Nord (6,1 fois en moyenne). En Arabie Saoudite, 62 % des spectateurs ont moins de 35 ans ; une part qui grimpe jusqu’à 90 % au Vietnam.
La salle se distinguant du domicile en offrant une expérience collective et une socialisation, les programmateurs qui savent cibler directement les jeunes tirent leur épingle du jeu. Par ailleurs, l’impact des conseils et recommandations cinématographiques de YouTubeurs, influenceurs ou podcasteurs populaires va croissant, ainsi que l’essor d’une plateforme de curation telle que Letterboxd, qui compte 26 millions d’abonnés en 2025 (17 millions en 2024 et 1,8 million en 2020).
5. Des exploitants encore plus investis dans le marketing
Les cinémas s’impliquent dans le marketing, en relais des distributeurs : création de communautés hyperlocales, marketing viral sur TikTok… Certains vont jusqu’à se positionner en espace de bien-être, offrant une déconnexion bénéfique face à un temps d’écran personnel important : séances de tricot, séances de yoga…
6. Les cinémas indépendants ont une longueur d’avance : de nouvelles opportunités pour l’Art et Essai
Très actifs, les exploitants Art et Essai ou « Arthouse » ont misé très tôt sur la proximité, la passion pour le cinéma et des tarifs accessibles. Ils multiplient les initiatives : présentations par les équipes de films, projections scolaires, festivals, cartes de fidélité… Au Pays-Bas, les salles Art et Essai ont enregistré une hausse de 13 % de leur fréquentation en 2025, alors qu’en parallèle la fréquentation générale baissait de 3 %. Les multiplexes, eux, tentent de rattraper leur retard alors qu’ils rencontrent de plus en plus de difficultés sur certains marchés. En Italie ou en Corée du Sud, le nombre de multiplexes tend à se réduire, au profit d’établissements de plus petite taille, avec 1 à 5 écrans.
7. Le premium, une solution qui porte autant (sinon plus) sur le confort que sur la technologie
Si le nombre de salles équipées 3D baisse partout dans le monde, les salles premium se développent progressivement. Les salles équipées en PLF (Premium Large Formats, y compris IMAX / Dolby Cinema / 4DX / ICE) représentent près de 4% du parc de salles mondial. En 2024, 7 998 écrans sont au format premium contre moins de 3 000 en 2015. La promesse de qualité peut créer une relation solide avec le public, mais l’installation est coûteuse : c’est un investissement à long terme. Au-delà de la montée en gamme technologique, celle du confort (sièges inclinables, canapés, repose-pieds, service en salles, etc.) est tout autant valorisable et valorisée. Le public peut associer ce confort à un surcoût, ce que le gain technologique, parfois imperceptible, ne permet pas toujours. De manière générale, la sortie cinéma devenant plus occasionnelle, le public cherche une expérience qualitative pour laquelle il est prêt à payer plus cher.
8. Des tarifs à adapter aux publics : un enjeu de connaissance spectateur/data
En contexte économique tendu, la tarification est un sujet sensible : il faut savoir séduire des publics fidèles comme très occasionnels. Le prix de la place de cinéma a augmenté partout, parfois de façon exponentielle.
Les modèles d’abonnement se multiplient, et certains exploitants proposent de nouveaux modèles : la tarification anticipée ou dynamique par exemple.
La data peut aider à mieux connaître son public : en Chine, la billetterie est ainsi entièrement numérisée et permet de récolter des informations sur les projections, le box-office, le taux de remplissage et le profil sociodémographique des spectateurs (âge, sexe, catégorie professionnelle).
9. L’IA est en marche, mais les salles de cinéma s’en sont peu emparées
Au-delà de la création de vidéos pour les réseaux sociaux, les cinémas affichent peu d’intérêt pour l’IA. A quelques exceptions notables : un outil 100 % automatisé pour optimiser les horaires en fonction des critiques ou du calendrier inauguré par Vue Entertainment (Royaume-Uni) ; une application de recherche intégrée à ChatGPT chez Regal (US), afin de permettre aux spectateurs de prendre connaissance des séances et des tarifs ; un accord conclu entre CJ CGV (Corée du Sud) et Aria Studio autour du « cinéma interactif » (des salles équipées où les réactions du public viendront modifier les intrigues en direct).
10. Streaming et salles de cinéma sont complémentaires
Si certains expliquent la baisse de la fréquentation depuis la crise par l’essor du streaming, de nombreux exploitants et experts s’accordent sur la complémentarité entre la salle et le streaming. En effet, la cinéphilie se construit partout et les plus gros consommateurs de streaming, de TV ou de jeux vidéo sont souvent des spectateurs assidus des salles de cinéma.
11. La fenêtre d’exclusivité : un enjeu de rapport de force
La fenêtre d’exclusivité en salles s’est réduite fortement avec la crise, et son principe même n’a jamais autant été remis en cause que lors de la pandémie. Pourtant, du côté des studios, le constat a été fait qu’une fenêtre longue maximise la valeur totale de la franchise.
Aux Etats-Unis, la fenêtre d’exclusivité de la salle est ainsi passée de 90 jours en 2019 à 45 jours environ en 2026. Mais des inflexions récentes semblent redonner à la salle de cinéma sa place au cœur de l’écosystème, comme en témoignent les annonces récentes d’Universal (passage de 3 à 7 semaines d’exclusivité de la salle d’ici 2027) ou de Paramount (un minimum de 45 jours pour la salle).
Les exploitants saluent toute initiative qui va dans le sens d’un rallongement ou au moins d’une préservation de cette fenêtre, parce qu’elle dissipe l’incertitude et permet aux cinémas de planifier leur communication. Aujourd’hui, plusieurs pays mettent en place des fenêtres protégées.
12. La résilience des marchés dépend de la puissance des politiques publiques
Face aux impacts du COVID, les pays dotés de systèmes structurés dédiés au 7e art avec un ensemble cohérent d’outils, dont des aides spécifiques, ont pu réagir plus vite que les pays sans institutions fortes ou systèmes de régulation stables.
13. Les salles de cinéma, souvent oubliées des politiques publiques
Les politiques de soutien au cinéma mettent l’accent sur la production, voire la distribution, rarement sur l’exploitation. Quand elle existe, l’aide se concentre sur la programmation culturelle ou l’Art et Essai (comme le soutien de cinémas en zones rurales). En particulier, l’aide à l’infrastructure est la grande oubliée des soutiens sectoriels, seuls 5 pays sur les 14 étudiés disposent de ce type d’aides, alors même que le maintien à niveau du parc de salles demande des investissements importants (renouvellement des équipements, mise aux normes d’accessibilité, transition énergétique…), et est indispensable pour que les salles de cinéma restent attractives.
14. Une meilleure accessibilité des cinémas souligne le caractère inclusif et social des cinémas
Environ 10 % de la population mondiale souffrirait d’un trouble de l’audition et/ou de la vue. Des solutions existent (sous-titrage SME, audiodescription). Mais les attitudes à l’égard de l’accessibilité varient fortement selon les pays. Si le sujet n’est parfois abordé que dans de simples déclarations d’intentions, certains ont choisi de légiférer et incitent ou imposent la mise en conformité rapide de leur parc de salles.
Source: CNC