Pourquoi avoir décidé de faire un long métrage d’animation en stop motion ?
Jean-François Le Corre : Le projet en stop motion a été initié par la société d’animation tchèque Maur Film qui a fait appel à nous car nous travaillons cette technique depuis la création de Vivement Lundi !. Il y a quatre sociétés en France aujourd’hui qui la pratiquent encore et l’ont d’une certaine manière sauvée. C’est une technique qui, dans les années 1990, était appelée à disparaître – notamment à cause des nouvelles technologies d’animation générée par ordinateur. Mais depuis 2014-2015, grâce à la sortie du film Ma vie de Courgette, nous sentons un regain d’intérêt pour la stop motion, y compris chez les jeunes créateurs. Nous, nous pensons que ce type d’animation donne vie à un cinéma tangible, organique, derrière lequel on sent l’humain qui travaille, fabrique et anime. C’est pourquoi la stop motion séduit tellement. L’animation en stop motion donne très peu de blockbusters, mais elle a une signature visuelle singulière et à laquelle le public reste sensible. En 1998, nous avons ouvert notre propre studio et nous avons produit des courts métrages et des séries. Les Contes du pommier est le premier long métrage pour lequel nous sommes coproducteurs. Le film, composé de quatre segments, est coproduit par quatre pays (France, République tchèque, Slovaquie et Slovénie) dans lesquels il y a une culture de la stop motion très forte, en particulier la République tchèque, avec ses créateurs de renom. La France, depuis l’histoire du cinéma, a toujours eu une tradition de stop motion. L’arrivée de l’animation japonaise, des cartoons américains, dans les années 1970, a fait disparaître studios et créateurs. Mais aujourd’hui, nous pouvons parler d’un revival.

Concrètement, combien de personnes sont mobilisées sur un long métrage en stop motion ?
Sur Les Contes du pommier, entre les différents pays, une centaine de personnes ont travaillé sur le film. Entre 10 et 20 personnes sur le tournage et une équipe déco importante par pays. C’est sur la postproduction qu’il y a finalement eu le moins de monde. Le film a été tourné et fabriqué dans les quatre pays. Chacun possédait son équipe déco, de tournage et de compositing. Ensuite, il y a eu le montage, le travail du son, l’étalonnage du film, qui ont nécessité d’autres intervenants. Tout ce travail a été réparti. Il y avait un leader par pays. Par exemple, la musique a été faite en Slovaquie. Chaque pays a géré sa propre version linguistique de son côté, puis le doublage. Pour nous, en France, cela a été un peu particulier, parce que nous étions en charge du conte de liaison, le conte du temps présent. Nous étions autonomes sur la direction artistique de notre segment. En revanche, pour les trois autres contes, il y a eu une même directrice artistique, Patricia Ortiz.

Vous décrivez souvent ces tournages comme étant finalement très proches du cinéma en prise de vues réelles. Qu’est-ce qui distingue vraiment le plateau d’un film en stop motion ?
La différence principale, c’est que notre travail est très manuel : tout est fabriqué, du moindre objet au moindre costume. À l’image des phases d’animation des bouches ou des sourcils qui forment les expressions du visage. Les tournages sont réalisés en prise de vues réelles. Nous travaillons en studio, et la différence essentielle, c’est qu’il n’y a pas de comédien à ce moment-là. Ce sont des marionnettes, animées par des animateurs qui donnent vie à ce casting à taille réduite. À part ça, vous avez tous les corps de métier d’un film en prise de vues réelles : les décorateurs, les costumières, le chef opérateur. Une équipe est nécessaire pour réparer les marionnettes si besoin ou pour retoucher les décors s’il y a un souci.
Une fois le film tourné, le travail des comédiens commence, comme dans n’importe quel long métrage d’animation, pour incarner les voix des différents personnages. Mais en stop motion le tournage est physique, même si nous tournons en très haute définition. Nous utilisons beaucoup le fond vert, ce n’est donc pas un cinéma du passé. L’animation en stop motion est un cinéma qui rassemble le cinéma de studio, celui qui tourne en très haute définition et celui qui utilise toutes les possibilités des effets spéciaux. Pour le grand-père par exemple, c’était un peu différent des autres personnages, car il a été créé à partir d’Arnošt Goldflam [écrivain tchèque, auteur d’Of Unwanted Things and People, dont Les Contes du pommier est l’adaptation, NDLR]. Vous remarquerez peut-être que les yeux sont beaucoup plus petits. Le réalisateur a pensé qu’on ne le verrait pas, mais quand le film a été monté, c’était très visible. Nous avons alors adapté un petit point de lumière numériquement dans chaque œil pour avoir une pupille, le petit point lumineux accrochait le regard et ne donnait pas le sentiment d’une orbite vide. La stop motion est une technique qui s’approprie à la fois les vieilles méthodes d’avant le numérique et ses toutes dernières technologies.

Les Contes du pommier aborde le thème du deuil. La stop motion permet-elle de créer une forme de distance pour les jeunes spectateurs face à un sujet aussi délicat ?
Elle crée une forme de distance au départ, mais elle n’empêche pas l’empathie. La stop motion en particulier permet aux enfants de prendre du recul avec l’histoire. Nous avons beaucoup débattu sur l’âge à partir duquel recommander le film. Pour le moment, nous n’avons eu aucun retour négatif de la part des programmateurs ou de parents. C’est plutôt le contraire. Ce sont souvent les adultes les plus émus à la fin de la projection. Ce petit monde en miniature crée pour les enfants une atmosphère moins oppressante. L’univers est fabriqué à leur échelle, un monde qui organiquement leur ressemble. Ici, le récit prend les gens par l’émotion et par l’imagination. C’est une ode aux contes et à l’imaginaire comme outil de réparation. La vraie difficulté a été de faire la liaison, la suture entre l’histoire de cette famille le temps d’un week-end et les autres contes.

Quel a été votre cursus ?
Je suis autodidacte. À mon époque, les écoles de production n’existaient pas. Les Gobelins ne proposaient pas encore de formation à la stop motion, la formation en production de la Fémis n’existait pas non plus. J’ai commencé en 1992 à travailler dans la production. L’animation européenne était bien relancée, mais nous n’étions pas encore dans cette explosion des studios d’animation français et encore moins des formations associées. Je suis dans une région (Bretagne) où il y a un programme d’enseignement important, « Génération(s) Start Motion », financé par le plan France 2030 dans le cadre de La Grande Fabrique de l’image [volet opéré par le CNC et la Caisse des dépôts pour le compte de l’État – NDLR]. L’objectif est de continuer à entretenir ce savoir-faire et garder un bon niveau à l’échelle européenne pour le développement, la fabrication, l’animation ou la postproduction des films en stop motion. C’est une technique de niche, mais qui connaît un regain d’intérêt. Nous recevons une quantité de demandes de jeunes professionnels qui veulent venir se former sur nos tournages ou travailler sur nos projets.

Quel est le budget d’un film comme Les Contes du pommier ? La stop motion coûte-t-elle plus cher que les autres techniques d’animation ?
Chaque film a son budget. Celui des Contes du pommier, du fait de sa coproduction entre quatre pays, s’élève à 2,5 millions d’euros. Mais le film a été écrit en tenant compte de cette difficulté. Il n’y a pas beaucoup de décors ou de marionnettes. Les coûts de fabrication ont été tenus. Les quotas de tournage ont également été respectés.
Un film en stop motion, à ambition artistique égale, à durée égale, coûte entre 25 et 30 % plus cher qu’un film en 2D. C’est parfois difficile de produire ce type d’animation, car il y a une prise de risques très importante. Le moment de la coproduction internationale est toujours compliqué, surtout lorsque l’on fait monter trois, quatre pays, comme ici, pour pouvoir faire le film.
Dès le départ, le financement a été réparti à parts égales entre les quatre producteurs. L’animation en stop motion, c’est beaucoup d’investissement des sociétés de productions. Malheureusement, il n’est pas toujours possible de récupérer cet investissement sur la seule exploitation du film.
Concrètement, en termes de calendrier, combien de temps dure un tournage en stop motion ?
Ici, le tournage a duré un an. Pour un film de 80 à 90 minutes, en général, c’est autour d’une année. Pour Les Contes du pommier, comme le tournage était divisé dans les quatre pays, c’était de l’ordre de trois à quatre mois par pays. Mais en réalité, cette question dépend du nombre de plateaux de tournage. Nous, nous avons tourné pendant trois mois car nous avions trois plateaux. Les quotas de tournage par animateur sont de trois à dix secondes d’animation par jour et par animateur, en fonction de la complexité de la scène.
Vous produisez depuis Rennes. Comment avez-vous construit un écosystème stop motion en Bretagne, loin des studios parisiens ?
Quand j’ai commencé à produire en 1992, il n’y avait rien : pas de studios, pas de techniciens, seulement un ou deux créateurs qui faisaient un petit peu de stop motion. En France, le seul studio qui maintient encore vraiment une identité stop motion, c’est Folimage à Valence, qui a eu une grande influence. L’autre influence importante, c’est le studio Aardman en Angleterre, avec l’arrivée des petites séries, de Nick Park et des premiers Oscars. Et puis, bien sûr, le long métrage Chicken Run. C’était vraiment un modèle. Mais c’était une technique qui tendait à disparaître.
Pour répondre à votre question, la Région Bretagne, du fait des premiers succès de nos courts métrages, a très vite identifié le cinéma en stop motion comme un vrai cinéma d’initiative régionale et pas un cinéma d’accueil de tournage. À partir de là, ils ont commencé à s’intéresser aux talents locaux sortant des écoles, un écosystème était en train de voir le jour. La Région nous a accompagnés et continue de le faire. L’Association française d’animation et Films en Bretagne, notre fédération, également.
Le CNC est aussi présent sur presque toutes nos productions. Nous avons désormais une nomenclature adaptée, les studios sont mieux intégrés, et les films trouvent leur place, avec souvent de belles carrières en festival et une vraie durée de vie en salles, notamment auprès du jeune public.
Pour finir, quels films ou quels cinéastes ont été fondateurs pour vous ?
Le premier court métrage de Tim Burton, Vincent (1982), réalisé en stop motion lorsqu’il était animateur chez Disney. Il a d’ailleurs été renvoyé car le studio ne croyait pas en l’avenir de cette technique. Les films réalisés avec des effets spéciaux en stop motion comme King Kong, ou Jason et les Argonautes sont aussi une source d’inspiration majeure. La réalisatrice flamande Emma De Swaef, qui est aujourd’hui considérée comme une grande figure de la stop motion internationale, m’a aussi beaucoup inspiré. Mais c’est la rencontre avec le réalisateur Laurent Gorgiard et son amour de la stop motion qui ont été décisifs. Avant lui, l’animation était quelque chose que je ne connaissais pas.
LES CONTES DU POMMIER
Réalisation : Patrick Pass Jr., Jean-Claude Rozec, David Sukup, Leon Vidmar
Scénario : Kaja Balog, Blandine Jet, Petr Krajícek, Maja Kriznik
Production : Vivement Lundi ! (France), Maurfilm (République Tchèque), Artichoke (Slovaquie), Zvviks (Slovénie)
Distribution : Gebeka Films
Ventes internationales : New Europa Film Sales
Sortie : 8 avril 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes après réalisation, Aide aux techniques d’animation (ATA)
Source: CNC