Edgar Morin, disparition d’un penseur du cinéma

Son essai Le Cinéma ou l’homme imaginaire (1956) s’ouvrait sur un parallèle entre les inventions de l’aviation et du cinématographe : « Alors que l’avion s’évadait du monde des objets, le cinématographe ne prétendait que le réfléchir afin de mieux l’examiner », écrivait en 1956 le philosophe Edgar Morin, disparu ce vendredi 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans. 

Né en 1921 à Paris dans une famille juive originaire de Salonique (Grèce), Edgar Morin passe son enfance à Ménilmontant. Il se passionne pour le cinéma en fréquentant le fameux Studio 28 de Montmartre, prototype des cinémas Art et Essai qui fut ravagé en 1930 lors de la projection de L’Âge d’or de Luis Buñuel. Résistant-étudiant à Toulouse et à Lyon pendant l’Occupation, il rejoint le CNRS en 1950, et écrit L’Homme et la mort, paru en 1951, l’année où il sera exclu du Parti communiste français dont il avait pris ses distances.

Tout au long de sa carrière d’écrivain, le philosophe a tenté de réfléchir sur des mythes mais aussi sur des événements plus contemporains, comme la naissance d’une classe adolescente (l’article Une nouvelle classe d’âge paru dans Le Monde en 1963), les émeutes du Quartier latin (Mai 68, la brèche, co-écrit avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis et publié en 1968), ou encore l’écologie.

Photo du film « Edgar Morin, chronique d'un regard » réalisé par Céline Gailleurd et Oliver Bohler
Photo du film « Edgar Morin, chronique d’un regard » réalisé par Céline Gailleurd et Oliver Bohler

Penseur avec Le Cinéma ou l’homme imaginaire (1956) et Les Stars (1957)

Sa réflexion sur le cinéma a pris la forme de deux ouvrages consécutifs : d’abord Le Cinéma ou l’homme imaginaire en 1956, puis Les Stars en 1957. Dans le premier, sous-titré « Essai d’Anthropologie Sociologique » et illustré par une photo du couple Humphrey Bogart / Lauren Bacall dans Le Port de l’angoisse (1944), il donne véritablement au cinéma les dimensions d’une nouvelle mythologie.

D’après lui, « pour la première fois, par le moyen de la machine, à leur ressemblance, nos rêves sont projetés et objectivés. Ils sont fabriqués industriellement, partagés collectivement. Ils reviennent sur notre vie éveillée pour la modeler, nous apprendre à vivre ou à ne pas vivre. Nous les réassimilons, socialisés, utiles, ou bien ils se perdent en nous, nous nous perdons en eux. Les voilà, ectoplasmes emmagasinés, corps astraux qui se nourrissent de nos personnes et nous nourrissent, archives d’âme… Il faudra essayer de les interroger – c’est-à-dire de réintégrer l’imaginaire dans la réalité de l’homme. »

Dans cet essai, il envisage aussi le rêve d’un « cinéma total » nourri par les visions de science-fiction de Ray Bradbury, Aldous Huxley ou René Barjavel : pour lui, le cinéma n’a pas encore une forme définitive et prendra de plus en plus les aspects de la réalité (textures, odeurs, relief…), pour s’intégrer à notre environnement.

Edgar Morin prolonge donc cette réflexion dans Les Stars, constamment réédité depuis. « Le cinématographe fut conçu pour étudier le mouvement : il devint le plus grand spectacle du monde moderne. L’appareil de prise de vues semblait destiné à calquer le réel : il se mit à fabriquer des rêves. L’écran paraissait devoir présenter un miroir à l’être humain : il offrit au XXᵉ siècle ses demi-dieux, les stars. Ces demi-divinités, créatures de rêve issues du spectacle cinématographique, sont ici étudiées en tant que mythe moderne », écrit-il dans la préface à la troisième édition (1972) de cet essai. 

Il y fait ici un historique de la notion de « star de cinéma » à partir des origines, faisant ainsi une étude de la notion de célébrité même pendant la première moitié du vingtième siècle, à travers les bouleversements techniques et sociologiques induits par le grand écran.

Photo du film « Enseignez à vivre ! Edgar Morin et l’éducation innovante » réalisé par Abraham Segal
Photo du film « Enseignez à vivre ! Edgar Morin et l’éducation innovante » réalisé par Abraham Segal

Réalisateur sur Chronique d’un été (1960) et scénariste sur L’Heure de la vérité (1963)

Edgar Morin n’a pas uniquement théoriser sur le cinéma : en 1960, il présente au Festival de Cannes le film Chronique d’un été, coréalisé par le cinéaste et anthropologue Jean Rouch. Le philosophe écrit ainsi sa note d’intention : « Ce n’est pas un film documentaire. Cette recherche ne vise pas à décrire ; c’est une expérience vécue par ses auteurs et ses acteurs. Ce n’est pas un film sociologique à proprement parler. Le film sociologique recherche la société. C’est un film ethnologique au sens fort du terme : il cherche l’Homme. »

A partir de la question posée par l’ancienne déportée Marceline Loridan (« Comment vis-tu ? »), la caméra interroge des ouvriers, des artistes, des employés, des étudiants… Un essai de « cinéma direct », héritier du « cinéma-vérité » de Dziga Vertov mais surtout des films de Robert Flaherty (Nanouk l’esquimau, 1922), qui constitue un témoignage sociologique important de la France des Trente glorieuses.

Edgar Morin revient sur cette expérience dans le livre Chronique d’un été, où il explique que le film (qui dure moins d’une heure et demie) est une version « mutilée » d’une œuvre plus vaste : vingt heures de rushes pour un premier montage de cinq heures. « Bien sûr, c’est par la voix du cinéma romanesque que le cinéma atteint et continue d’atteindre ses vérités les plus profondes : vérité des rapports entre les amants, les parents, les amis ; vérité des sentiments et des passions, vérité des besoins », écrivait-il en 1959 dans l’article Pour un nouveau cinéma vérité (France-Observateur). « Mais il y a une vérité que ne peut saisir le film romanesque et qui est l’authenticité du vécu. »

Edgar Morin s’essaie également au « cinéma romanesque » : en 1963, il signe avec le romancier Maurice Clavel le scénario de L’Heure de la vérité. Réalisé par Henri Calef, cette fiction dramatique autour d’un ancien officier SS qui tente de faire oublier son passé après avoir refait sa vie en Israël compte à son générique Corinne Marchand, héroïne du Cléo de 5 à 7 (1962) d’Agnès Varda. Le film passe inaperçu, jusqu’à une réédition en DVD au début des années 2000 chez l’éditeur Les Documents cinématographiques.

« Ce qui était écrit au présent doit être souvent lu au passé »

La réflexion d’Edgar Morin sur la mythologie du cinéma et ses idoles est toujours pertinente à l’ère de l’intelligence artificielle, au moment où l’on ré-interroge constamment le statut des stars, ces « divinités » selon le philosophe. Il faudrait donc relire Les Stars, cet essai écrit « alors que le cinéma déjà en crise s’efforçait de se sauver en relançant les stars. (…) C’est dans la décennie 1960-1970 que s’opère le tournant capital qui ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire des stars. Aussi, ce qui était écrit au présent doit être souvent lu au passé », écrit-il vingt ans après la première publication de son ouvrage, en affirmant avoir dû « conclure par un nouveau chapitre où le crépuscule du star system s’accompagne de la résurrection glorieuse des stars disparues. Aujourd’hui, bien que l’histoire des stars ne soit nullement terminée, nous pouvons embrasser un cycle complet : d’une naissance à un apogée, d’un apogée à une mort, d’une mort à une résurrection. »

Photo du film « Edgar Morin, chronique d'un regard » réalisé par Céline Gailleurd et Oliver Bohler
Photo du film « Edgar Morin, chronique d’un regard » réalisé par Céline Gailleurd et Oliver Bohler

Source: Edgar Morin, disparition d’un penseur du cinéma | CNC

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