Corps à corps (intermédiaires) – L’édito d’Eric Libiot

Ambiance viennoiseries, café et moulures au plafond à la SACD où Pascal Rogard, son directeur général, tenait conférence mardi 10 février pour son point presse de rentrée. À un an des 250 ans de la création de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques par Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, les sourires étaient quasi au beau fixe concernant les résultats chiffrés mais les regards restaient attentifs alors que l’ogre IA fragilise la profession en imaginant la bouffer toute crue. L’ambiance devait être très différente chez Jack Lang, pris dans les rets de l’affaire Epstein et, selon plusieurs témoignages concordants, pointé du doigt pour son comportement vis- à-vis des factures en tous genres qu’il méprisait au lieu de les régler.

Autre ambiance également rue de Valois, au ministère de la culture, où Rachida Dati, essentiellement préoccupée par les élections municipales parisiennes, s’apprête à démissionner de son poste, mais pas tout de suite, mais si, mais non, quand je veux, mais quoi, mais qu’est-ce. Encore une fois, comme souvent, pour ne pas dire comme toujours, les événements se télescopent et pour paraphraser Jean-Luc Godard à propos du montage : l’addition de deux images en créée une troisième supérieure à l’ensemble : Aristote et Confucius le disaient également mais apparemment sans faire allusion au cinéma. La SACD est « une société civile à but non lucratif » qui gère les droits des auteurs dans plusieurs domaines : cinéma, audiovisuel, théâtre, spectacle vivant et création numérique.

L’actualité met le destin et les ambitions personnelles des ministres face au travail des organismes qui œuvrent à l’action quotidienne.

Comme d’autres organisations qui arpentent le terrain culturel, syndicats, collectifs ou associations, elle a les mains dans le cambouis, gère les dossiers, négocie avec les gouvernements, donne son avis, râle, proteste, etc. Les ministres, eux, et elles, c’est autre chose, qui doivent impulser un élan et défendre une politique, parfois un idéal. Dans le domaine de la culture, cet élan est nécessaire, voire vital, tant les responsables politiques de tous bords et à tous les échelons, s’échinent à en minimiser l’importance.

Dans l’histoire de la Vème République, deux ministres ont laissé une trace importante : André Malraux et Jack Lang. Et pour s’en tenir au second, il a mis la culture dans la rue alors qu’elle se complaisait trop souvent dans les vases vénitiens, pour paraphraser cette fois Raymond Chandler à propos de Dashiell Hammett. Si l’homme Lang a failli, et la justice le dira, le Ministre, lui, a fait le boulot. En tout cas, l’ampleur de son discours culturel a été entendu. Ce n’est pas le cas de ministres qui lui ont succédé. Et de Rachida Dati, en particulier : les actions dont elle revendique la maternité, pour réelles qu’elles soient, ne s’accrochent jamais à une ambition ou à un élan culturel.

Voilà ce que dit cette actualité qui met le destin et les ambitions personnelles des ministres face au travail des organismes qui oeuvrent à l’action quotidienne. Pascal Rogard a d’ailleurs souligné l’importance de la collaboration entre eux ; aujourd’hui pour protester contre “la sur-taxation de la culture”, dont Rachida Dati n’a rien dit, ou pour contrer les méfaits de l’IA. Le pays a besoin de ministres, trop rares depuis trop longtemps, qui crient leur flamme pour la culture ; il a surtout besoin de tous ces corps intermédiaires qui bossent chaque jour pour la faire vivre. Si l’on peut décrier les uns, il faut surtout applaudir les autres.

Source: Ecran Total

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