Xavier Giannoli : « Donner chair à l’histoire en la reliant à des expériences humaines singulières, c’est la force du cinéma »

Avec Les Rayons et les Ombres, Xavier Giannoli revient à la fiction historique et explore l’un des moments les plus complexes de l’histoire française : les années de l’Occupation. Le film s’intéresse aux trajectoires de Jean Luchaire, de sa fille Corinne et de l’ambassadeur du Troisième Reich à Paris, Otto Abetz, et interroge les mécanismes de la compromission et les ambiguïtés morales qui caractérisent cette période. Il revient ici sur la genèse du projet et sur le travail d’écriture qui a accompagné la réalisation de ce récit.

« Les Rayons et les Ombres » réalisé par Xavier Giannoli

Comment est né le projet de ce film consacré à l’Occupation ?

Xavier Giannoli : Le point de départ vient de la rencontre de plusieurs destins historiques. En travaillant sur cette période, je me suis intéressé à la figure de Jean Luchaire, journaliste et directeur de presse qui s’est compromis dans la collaboration, ainsi qu’à celle de sa fille Corinne, jeune actrice dont la trajectoire a été profondément marquée par cette histoire. Très vite, le personnage d’Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, s’est imposé comme une troisième figure essentielle. D’un point de vue romanesque, la croisée de ces trois destins offrait une matière dramatique très forte et le film s’est construit à partir de cette constellation de personnages, chacun pris dans les contradictions de son époque.

Quel travail historique a accompagné l’écriture du scénario ?

L’écriture s’est appuyée sur un travail de documentation important. J’ai consulté des archives, des biographies et des témoignages, et je me suis entouré d’historiens pour essayer de comprendre le contexte de cette période. En faisant mes recherches, j’ai croisé l’historien Pascal Ory et je lui ai dit que je voulais lui poser quelques questions, pour une raison simple : « On ne me pardonnera pas si je dis le moindre mensonge. » Ce à quoi il m’avait répondu : « Pardon, mais on ne vous pardonnera pas si vous dites la vérité… » Il était important pour moi de me confronter à la réalité historique, d’être le plus fidèle possible. Mais je ne suis pas historien. J’ai souvent parlé d’un travail qui relève d’une forme de « journalisme historique » orienté vers un projet romanesque. Il s’agit de s’approcher au plus près des faits et des situations, mais en les inscrivant dans une construction narrative et dans des trajectoires de personnages. Cette recherche documentaire permet d’ancrer le récit dans une époque précise tout en laissant au cinéma la liberté d’explorer les dimensions humaines et dramatiques de ces événements.

Pourquoi avoir choisi de raconter cette période à travers des trajectoires individuelles ?

Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de faire un film sur « la collaboration » au sens abstrait. Il n’y a pas une seule collaboration, mais des collaborations, avec des motivations et des parcours très différents. Le cinéma me semble particulièrement apte à raconter ces situations à travers des individus. En suivant le parcours d’un personnage, on peut comprendre comment une époque agit sur lui et comment, en retour, il agit sur cette époque. C’est une approche que l’on retrouve dans le grand roman du XIXe siècle : observer la manière dont un destin individuel se construit dans un moment historique donné. Dans le cas de Jean Luchaire, ce qui m’a frappé, c’est le contraste entre les valeurs qu’il défend au départ – pacifistes et humanistes – et la manière dont il finit par se compromettre. Ce qui m’intéresse n’est pas de juger a posteriori, mais de comprendre les mécanismes qui peuvent conduire quelqu’un à renier ses propres convictions. Comment un homme peut-il glisser progressivement vers des positions qu’il n’aurait peut-être pas imaginées au départ ? Ce sont ces processus de dérive morale qui constituent la matière dramatique du film.

Ces zones grises de l’histoire, c’était l’enjeu central de l’écriture ?

Oui, très clairement. Nous avons aujourd’hui une connaissance historique beaucoup plus précise de cette période que ceux qui l’ont vécue. Mais les individus qui prennent des décisions à ce moment-là ne disposent pas de ce recul. Ils agissent dans un contexte d’incertitude, de pression et de chaos politique. Ce qui m’intéressait était d’explorer cette complexité, sans complaisance mais sans simplification non plus. Le cinéma, comme la littérature, permet d’aborder cette part d’ambiguïté. Il peut montrer comment des individus, parfois animés d’intentions sincères ou d’idéaux, peuvent progressivement se retrouver pris dans des logiques de compromission. Évidemment, cela ne signifie pas que tout se vaut, ni que les responsabilités disparaissent. Mais il me semble important d’essayer de restituer la complexité humaine de ces trajectoires.

Le titre [du film] évoque aussi, d’une manière plus intuitive, la lumière du cinéma. Le faisceau lumineux du projecteur traverse l’obscurité pour révéler des visages, des gestes, des fragments d’existence. D’une certaine manière, le cinéma consiste précisément à explorer ces zones intermédiaires entre la lumière et l’ombre.

Le film accorde une place importante au personnage de Corinne Luchaire. Comment l’avez-vous abordé dans l’écriture ?

Corinne Luchaire est un personnage très particulier. Elle n’est ni une figure politique ni une militante. C’est une jeune femme qui traverse cette période avec ses propres fragilités et ses propres illusions. Elle se trouve prise dans une histoire qui la dépasse largement. Dans le film, elle devient en quelque sorte le point de vue à travers lequel on observe ce monde. Ce n’est pas une érudite, ni une analyste de la situation politique ; c’est un personnage sensible, qui se trompe, qui fait confiance, et qui se retrouve confronté aux conséquences de ses choix. Cette perspective permet d’aborder la période sous un angle plus intime. Elle donne aussi au récit une dimension tragique, car Corinne se trouve prise entre les décisions de son père, la violence de l’époque et le regard porté sur elle après la Libération.

Le titre du film, Les Rayons et les Ombres, renvoie à Victor Hugo. Quelle est sa signification dans le contexte du film ?

Le titre fait effectivement référence à Victor Hugo. Il évoque l’idée que la vie humaine, surtout dans des périodes aussi troublées, ne se résume jamais à une ligne simple et claire. Il y a des zones de lumière et des zones d’ombre, des contradictions et des ambiguïtés. Le film s’inscrit dans cette idée : essayer d’observer des destins humains dans toute leur complexité, sans certitude punitive mais sans complaisance non plus. Le titre évoque aussi, d’une manière plus intuitive, la lumière du cinéma. Le faisceau lumineux du projecteur traverse l’obscurité pour révéler des visages, des gestes, des fragments d’existence. D’une certaine manière, le cinéma consiste précisément à explorer ces zones intermédiaires entre la lumière et l’ombre.

Dans quelle mesure cette histoire résonne-t-elle avec notre époque ?

Je ne crois pas qu’il faille établir des parallèles trop directs entre les périodes historiques. Mais revenir sur ces moments de bascule permet parfois de réfléchir à certaines questions fondamentales : comment des sociétés peuvent-elles se transformer sous l’effet des crises politiques ou économiques ? Comment des individus peuvent-ils, parfois sans en avoir pleinement conscience, participer à des systèmes qui contredisent leurs valeurs initiales ? Le film ne prétend pas apporter de réponses définitives. Il propose plutôt d’examiner ces trajectoires humaines dans leur complexité. Le cinéma permet d’interroger ces questions à travers des personnages et des situations concrètes, et c’est peut-être là que réside sa force : donner chair à l’histoire en la reliant à des expériences humaines singulières.

Affiche de « LES RAYONS ET LES OMBRES »

LES RAYONS ET LES OMBRES

Réalisation : Xavier Giannoli
Scénario : Xavier Giannoli et Jacques Fieschi
Production: Curiosa Films, Waiting for cinema, Gaumont
Distribution : Gaumont
Ventes internationales : Gaumont international
Sortie le 18 mars 2026

Soutien sélectif du CNC : Avance sur recettes avant réalisation

Source: CNC

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