La filière audiovisuelle face au défi écologique

S’il est loin d’être le plus polluant de l’Hexagone avec 1,7 million de tonnes équivalent CO2 émises chaque année, le secteur de l’audiovisuel et du cinéma, parce qu’il véhicule des messages et façonne les représentations collectives, a une responsabilité particulière dans la transition écologique. La prise de conscience en France a été lente, mais la démarche entamée avec la création du collectif Ecoprod, qui conseille et forme depuis 2009 les sociétés de productions soucieuses de réduire leur empreinte environnementale, n’a cessé de prendre de l’ampleur. Du contenu des programmes à leur réalisation, tous les pans de la filière sont aujourd’hui directement concernés, que cette évolution soit perçue comme une source de dépenses supplémentaires ou bien d’opportunités à ne pas manquer.

Initié par TF1, France Télévisions, la Commission du film d’Ile-de-France et Audiens, le collectif Ecoprod – rejoint depuis par 420 sociétés dont des acteurs majeurs comme le CNC, la CST, Film France ou Canal+ – a récemment publié une étude complète sur l’impact énergétique du secteur et les pistes pour réduire ce dernier. On y apprend notamment que 22% de la pollution rejetée dans l’atmosphère par notre industrie est directement liée aux tournages, avec des disparités importantes selon le genre de programme produit (voir graphiques ci-dessous). L’essor de la diffusion en streaming, de plus en plus énergivore (stockage des données, électricité, composants rares utilisés par les appareils de réception…), vient de surcroît aggraver la situation. « Là où il y a dix ans on avait des disques durs chargés sur les tournages puis transportés sur les lieux de post prod, aujourd’hui de plus en plus de caméras accompagnent un dispositif connecté transmettant les données en temps réel via le cloud, explique Baptiste Heynemann, membre d’Ecoprod. L’idée, dans un premier temps, est de réduire le plus possible l’impact sur les deux postes les plus émetteurs sur un tournage : la régie, avec notamment le transport des équipes, et les décors. Ce qui ne veut pas dire que les autres postes ne polluent pas, comme par exemple la post production qui pollue beaucoup. Un grosse part de l’impact peut être réduite avec des moyens très simples : nous avons démontré que rien qu’en appliquant les mêmes gestes qu’à la maison, comme le tri des déchets, on pouvait réduire de 90% les déchets sur un tournage. La deuxième étape, en 2030, sera d’arriver à produire les mêmes œuvres avec 30% de l’énergie utilisée aujourd’hui. C’est indispensable si l’on souhaite respecter les accords de Paris.\ »

Les « écobonus » bientôt généralisés ?

Tous les acteurs de la filière semblent désormais avoir compris l’ampleur de l’enjeu, \ »ce qui n’était pas encore le cas il y a cinq ans\ », remarque encore Baptiste Heynemann. Si les derniers réfractaires craignent de voir leur budget augmenter par cet engagement citoyen, « ce n’est généralement pas le cas puisque la plupart de ces actions permettent au contraire de faire baisser immédiatement certaines factures. C’est le cas notamment des transports, qui constituent une part importante de la pollution provoquée par les tournages : en les limitant – par exemple avec du covoiturage – on fait instantanément baisser son budget\ ». Et si ces efforts se font aujourd’hui sur la base du volontariat, la contrainte réglementaire \ »va inévitablement croître dans un avenir proche, poursuit le membre d’Ecoprod. Il y a donc un risque de plus en plus important à ne pas intégrer cette évolution dès aujourd’hui. Pour un producteur, ne pas entamer cette démarche, c’est prendre un risque de plus en plus grand : à terme, les obligations européennes vont imposer l’écoresponsabilité sur tous les tournages en France. Ceux qui auront déjà entrepris la démarche auront une grande avance, tandis que les autres vont être confrontés à un mur de réformes\ ». »

Seules deux régions proposent aujourd’hui des incitations financières pour les tournages écoresponsables : l’Ile-de-France et la Corse. Ces « écobonus » devraient néanmoins se généraliser dans un avenir proche, d’autres régions leur emboitant le pas, tout comme le CNC qui mène actuellement une réflexion sur le sujet. Hamak Productions, filiale du groupe Effervescence, vient de franchir le pas avec l’unitaire Meurtres à Blois, son premier tournage écoresponsable : location d’une machine a café pour éviter les capsules, achat de gourdes pour l’équipe, mutualisation des transports, recyclage des mégots de cigarettes, achats de costumes de « seconde main » ou recours à la location, et même collecte des cheveux des acteurs pour qu’ils soient remployés dans la recherche médicale, la dépollution des eaux et des sols ou bien encore l’agriculture et le jardinage. \ »Nous avions entrepris cette démarche en 2019 avec Pour Sarah, mais c’était encore très intuitif et peu organisé, se remémore la productrice Tatiana Maksimenko. Nous avons cette fois voulu mettre en place des choses très concrètes, même si cela reste un début.\ » Avec quelles conséquences sur le budget global ? \ »Très concrètement, cela peut entraîner un surcoût important sur de nombreux postes, comme la déco ou la régie. Mais un fois que les personnes en charge de ces postes sont sensibilisées, au fur et à mesure du temps et de l’expérience, la plupart des coûts sont extrêmement absorbables. Sauf si l’on si prend au dernier moment, ce qui engendre des surcoût difficiles à supporter.\ »

La démarche a été confiée à une collaboratrice de la société, Azilys Tanneau, qui a suivi pour l’occasion la formation de deux fois quatre heures dispensé par Ecoprod. Autre solution, encore assez rare : faire appel à un « écoréférent » en charge de définir avec le producteur la stratégie écoresponsable de chaque tournage. \ »Les écoréférents seront probablement obligatoires comme le sont aujourd’hui les référents Covid, assure Tatiana Maksimenko. Tous les acteurs du métier sont conscients du problème, mais dans plusieurs domaines le surcoût reste un énorme blocage. Beaucoup de producteurs considèrent qu’ils ne peuvent pas se le permettre aujourd’hui. Ils pensent que cela représente un surcoût énorme alors qu’en fait avec plus d’informations, énormément de choses peuvent être faites sans que cela représente un surcoût démentiel. C’est sur ce point qu’il reste un changement de mentalité à effectuer.\ » Pauline Gil, écoréférente sur la série Germinal (France 2), et Alexis Giraudeau qui a travaillé sur L’Effondrement (Canal+) sont aujourd’hui les professionnels de référence dans cette nouvelle fonction. \ »Le métier n’est pas encore référencé officiellement, la mission étant pour le moment assurée le plus souvent par un membre de l’équipe en plus de sa fonction officielle, explique Azilys Tanneau, qui a revêtu pour la première fois ce costume sur le tournage de Meurtre à Blois. Toutes les productions ne peuvent pas assumer financièrement un poste d’écoréférent à plein temps, mais c’est pourtant un vrai métier qui prend beaucoup de temps !\ »

Une préoccupation heurtée de plein fouet par la pandémie

Exponentielle depuis une décennie, la préoccupation écologique de la filière a cependant été heurtée de plein fouet par la pandémie planétaire. \ »L’année a été très spéciale pour tout le monde, reprend Tatiana Maksimenko. Alors que nous avons eu une véritable vague de productions écoresponsables en 2019, tout a ensuite ralenti parce que la priorité a été donnée aux mesures de protection sanitaire. » Le Covid nous a « énormément ralentis, confirme Azilys Tanneau. Nous avons été obligés d’abandonner les évolutions que nous avions imaginé pour la régie, et de trouver des solutions dans l’urgence, avec par exemple le retour du jetable. Idem pour la partage des transports et de tout un tas de mesures pour la cantine.\ »

La lutte pour ralentir le réchauffement climatique passe également par les diffuseurs, qui ont eux aussi entrepris de profondes transformations en interne, à l’image de France Télévisions. \ »La question de l’environnement n’a cessé de monter en puissance depuis 2019, année où Delphine Ernotte nous a donné comme priorité la mise en place d’une politique globale consacrée à la gestion de l’environnement, résume Marie-Anne Bernard, directrice de la RSE (responsabilité sociétale d’entreprise) de France Télévisions. La crise sanitaire a ralenti nos efforts et il faut tenir bon pour ne pas repartir en arrière\ ». Prévue début 2021, la suppression des plastiques à usage unique a ainsi été reportée au début de l’année prochaine. \ »En même temps, la crise a fait comprendre à beaucoup de monde la fragilité des choses et l’importance de mettre en place des pratiques responsables, poursuit la dirigeante du service public. Petit à petit, la question du surcoût se pose moins parce qu’il n’y a pas d’alternative, et que ces gestes vont devenir obligatoire au niveau européen dans un avenir proche. L’industrie audiovisuelle ne peut faire autrement que de s’aligner sur les autres secteurs de l’économie\ ». La responsabilité de France Télévisions en la matière s’extends également dans le contenu des programmes : en plus des émissions spécifiques sur le sujet, des magazines d’investigation aux documentaire incarnés par le « reporterre » Hugo Clément, tous les genres sont concernés pour informer ou donner l’exemple. A l’image du placement produit, les « nouveaux récits » doivent raconter la transition écologique par le placement d’« écogestes » : c’est par exemple ce que fait Plus belle la vie, avec des personnages qui pratiquent le tri sélectif ou utilisent leur vélo plutôt que leur voiture. \ »Tout cela participe à changer l’imaginaire collectif, et la fiction a une responsabilité énorme de ce côté-là aussi\ », assure Baptiste Heynemann. Le lancement du feuilleton quotidien de France 2 Un si grand soleil, en 2018, a également été l’occasion de construire des studios adaptés à la lutte climatique à Vandargues, dans l’Hérault. »

\ »Le thème de l’écologie sera le sujet majeur des décennies qui arrivent\ », résume l’auteur et réalisateur Fred Fougea (Le Plus beau pays du monde, Homo Sapiens), spécialisé dans ce thème. Pour accompagner cette tendance, ce dernier s’est associé a Federation, la société de Pascal Breton et Lionel Uzan, afin de créer Boréales Federation, label exclusivement dédié aux contenus liés à la nature et aux enjeux écologiques. \ »Il y a dix ans, vous arriviez avec un projet lié à l’écologie, tout le monde partait en courant, se souvient-il. Là c’est exactement le contraire ! Important aujourd’hui, le sujet le sera encore plus demain… L’intérêt des diffuseurs en est redoublé. Ce partenariat avec Federation va nous permettre de produire des films encore plus ambitieux, capables de toucher un public plus large à l’international, parce que cette thématique concerne absolument tout le monde sur la planète.\ »

Source: https://ecran-total.fr/2021/03/16/la-filiere-audiovisuelle-face-au-defi-ecologique/

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *