L’histoire commence par un constat d’Emmanuel-Alain Raynal, fondateur de Miyu Productions. Dans les festivals, le producteur remarque régulièrement de jeunes cinéastes japonais prometteurs avant de les voir disparaître du circuit. Une rencontre avec le distributeur et producteur japonais Nobuaki Doi lui apporte une explication : contrairement à la France, le Japon dispose de peu de soutiens permettant aux auteurs indépendants de poursuivre leurs projets personnels. « Ils font un film de fin d’études, ils mettent l’énergie dans un premier film, et après, ils n’en vivent pas. Ils rentrent dans l’industrie, ils se mettent à travailler dans les studios », résume Emmanuel-Alain Raynal.
Créer un pont entre la France et le Japon
Miyu Productions décide alors de créer « un pont entre la France et le Japon », en utilisant la coproduction pour accompagner ces cinéastes. Une dizaine de courts métrages sont ainsi produits, avant un premier passage au long avec Anzu, chat-fantôme, coréalisé par Yoko Kuno et Nobuhiro Yamashita. Présenté à la Quinzaine des Cinéastes puis à Annecy en 2024, Anzu devient aussi un laboratoire de cette collaboration franco-japonaise.
Car les deux équipes doivent apprendre à faire dialoguer des méthodes de fabrication différentes. La circulation des fichiers entre les pipelines français et japonais entraîne notamment de nombreux allers-retours. « Ils étaient obligés de défaire tout ce que nous faisions pour l’adapter à leur format de fichiers et d’organisation. Puis nous renvoyer les choses. De notre côté, nous re-défaisions tout ! Nous perdions énormément de temps », explique Tanguy Olivier, directeur de production chez Miyu. Une expérience qui va nourrir les coproductions suivantes.
Une rencontre à Niigata
C’est pendant la fabrication d’Anzu que se noue la collaboration autour d’Une aube nouvelle. En 2023, au Festival International du film d’animation de Niigata au Japon, l’équipe de Miyu Productions rencontre Fumie Takeuchi, productrice chez Asmik Ace. La veille, Emmanuel-Alain Raynal a justement participé avec elle à une table ronde consacrée à la coproduction internationale et à la faible ouverture du Japon à ce modèle. Le lendemain, la réflexion devient concrète. Fumie Takeuchi lui propose un projet en lui dévoilant les premières images d’Une aube nouvelle, alors en développement. « Nous étions vraiment subjugués par la beauté plastique des premières recherches », se souvient le producteur.
Miyu Productions rejoint le projet et son implication devient rapidement artistique. L’équipe française effectue notamment des retours sur différentes versions du scénario. Le financement français s’avère en revanche plus difficile. En l’absence d’accord de coproduction entre la France et le Japon permettant au film d’accéder aux dispositifs habituels, Miyu Productions dispose de peu de possibilités de financement public. Les deux aides sollicitées n’étant finalement pas obtenues, la participation française s’oriente vers des financements privés, avec les apports du distributeur, du vendeur international et de Miyu.
Mais pour le studio, une coproduction ne doit justement pas se limiter à son financement. « Nous avons envie de faire une coproduction financière, mais aussi de co-fabriquer, de co-accompagner artistiquement », explique Emmanuel-Alain Raynal. Il faut alors déterminer ce que la France peut apporter à Une aube nouvelle. La réponse se trouve dans une séquence particulière du film.

Du stop motion fabriqué en France
Une aube nouvelle propose une séquence mêlant animation 2D et stop motion, une technique que Yoshitoshi Shinomiya et son équipe ne maîtrisent pas en interne. La partie japonaise propose donc à Miyu Productions de prendre en charge cette fabrication en France. Un choix qui pose un défi supplémentaire : la stop motion française doit s’intégrer à l’animation 2D réalisée au Japon.
« Sur le papier, c’est a priori exactement la séquence qu’il ne faut pas séparer en deux pays, avec deux équipes qui n’ont jamais travaillé ensemble », sourit le directeur de production Tanguy Olivier. En France, Victor Haegelin supervise l’animation en stop motion et accompagne le réalisateur à distance, tandis que Juliette Terreaux travaille notamment à la fabrication de la maquette. De la conception aux dernières livraisons, le travail s’étend sur environ six mois.
Faire dialoguer deux techniques et deux cultures
La principale difficulté vient de la rencontre entre deux méthodes d’animation. Les mouvements d’une caméra physique en stop motion doivent notamment correspondre à ceux prévus pour l’animation 2D japonaise. Or les possibilités de correction ne sont pas les mêmes. Là où la 2D permet de modifier relativement facilement un élément, une retouche en stop motion peut imposer de recommencer un plan entier. « Il fallait faire beaucoup de pédagogie, expliquer ce qui était possible, ce qui ne l’était pas, à quel moment nous étions dans du tournage pour caler les choses en amont », raconte Tanguy Olivier.
Les échanges se multiplient avant et pendant la fabrication. Comme sur Anzu, une personne assure à la fois le suivi de production et la traduction, avec une connaissance du vocabulaire technique de l’animation en français et en japonais. Aux échanges de fichiers et de croquis pendant la conception succèdent de nombreuses visioconférences au moment du tournage. « Il a fallu que nous simulions la présence du réalisateur sur place », résume Tanguy Olivier.
À la distance et à la langue s’ajoutent des différences culturelles. « Nous avons une façon d’exprimer les choses très différente », poursuit-il. Des malentendus obligent parfois les équipes à reprendre une discussion depuis le début. Mais le processus devient aussi plus fluide à mesure que les productions s’enchaînent. Et sur Une aube nouvelle, l’expérience finit par dépasser le périmètre initialement prévu.

Une maquette qui dépasse la séquence
En effet, Yoshitoshi Shinomiya apprécie tellement la maquette fabriquée en France qu’il souhaite l’utiliser dans d’autres parties du film. Alors que les équipes japonaises auraient pu simplement s’en inspirer en 2D, le réalisateur demande que la véritable maquette serve de référence. Plusieurs semaines après le tournage, Miyu Productions doit donc la réinstaller et la photographier sous différents angles afin de répondre aux besoins des « layouts » japonais.
L’équipe française entre alors plus profondément que prévu dans le pipeline du film. Une évolution significative, alors que le réalisateur avait initialement abordé cette collaboration avec prudence : l’apport français ne se contente plus de répondre à un besoin technique, il vient nourrir la mise en scène du reste du film.
Vers de nouvelles coproductions franco-japonaises
L’expérience ne s’arrête pas à Une aube nouvelle. Miyu a depuis achevé une troisième coproduction japonaise, We Are Aliens de Kohei Kadowaki, et travaille de nouveau avec Asmik Ace et Fumie Takeuchi sur Daisy’s Life, le prochain long métrage de Masaaki Yuasa, avec là encore un apport artistique français envisagé.
Le studio réfléchit également à des modèles de séries permettant de développer une collaboration plus industrielle entre les deux pays. Emmanuel-Alain Raynal pointe justement un paradoxe : « Les trois plus grands pays de l’animation au monde sont les États-Unis, la France et le Japon. » Pourtant, les collaborations entre les deux derniers restent encore limitées.
Financement, langue, distance, pipelines ou cultures de travail : les obstacles demeurent. Mais ils constituent aussi l’intérêt de ces projets. « À la fin, c’est extrêmement enrichissant. C’est au-delà du produit fini. Cet échange culturel, c’est génial », conclut Tanguy Olivier. Après les décors d’Anzu et la stop motion d’Une aube nouvelle, Miyu Productions expérimente ainsi, film après film, de nouvelles manières de faire travailler ensemble les deux industries.
UNE AUBE NOUVELLE
Réalisation et scénario : Yoshitoshi Shinomiya
Production : Asmik Ace
Coproduction : Miyu Productions
Distribution : Animation Digital Network (ADN) / CGR Events
Ventes internationales : Charades
Sortie le 12 août 2026

Source: CNC