Zaven Najjar : « La lecture d’Allah n’est pas obligé m’a bouleversé »

Pour son premier long métrage, le cinéaste adapte le roman d’Ahmadou Kourouma, prix Renaudot 2000, qui avait mis en lumière la tragédie vécue par les enfants-soldats au cours des guerres civiles au Libéria et en Sierra Leone, à partir des années 80. Il nous raconte le processus de fabrication de ce film d’animation.

« Allah n’est pas obligé » réalisé par Zaven Najjar
« Allah n’est pas obligé » réalisé par Zaven Najjar ©Bac Films

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter Allah n’est pas obligé ?

Zaven Najjar : Aux origines, il y a ce rêve de transposer un roman en long métrage d’animation. Et il se trouve qu’Ahmadou Kourouma et nombre de ses livres ont profondément marqué ma vie. Un jour, mon producteur Sébastien Onomo m’a envoyé Allah n’est pas obligé que je n’avais jamais lu. Sa découverte m’a bouleversé. Ce roman me rappelait les conversations que j’entendais, adolescent, à Beyrouth, dans ma famille qui compte des Arméniens de Syrie et du Liban. Des récits de guerre civile, de prison, de drames terribles, mais toujours racontés avec un humour féroce qui exacerbait ma réflexion. Mon court métrage Un obus partout – mettant en scène, à Beyrouth en 1982, un homme tentant de traverser un pont gardé par des francs-tireurs pour retrouver sa fiancée – reposait sur cette même idée de créer un décalage à travers lequel faire mieux ressentir des récits difficiles. Quand Sébastien et moi avons commencé à discuter d’une possible adaptation, nous nous sommes retrouvés sur beaucoup de choses.

Lesquelles précisément ?

Nous nous rejoignons sur le ton et la direction à prendre. Une condition était primordiale pour moi : rencontrer et échanger avec d’anciens combattants au Libéria. C’est un sujet trop complexe pour le traiter sans cette connaissance concrète des faits et du terrain. De fil en aiguille, en écrivant à beaucoup de monde, j’ai fini par rencontrer un ancien général de Sierra Leone qui vit aujourd’hui à Montréal, Mohamed Tarawalley. Tout de suite, il m’a dit : « Ton projet m’intéresse. Je peux te guider, te faire rencontrer du monde. » Grâce à lui, j’ai fait de nombreuses interviews d’anciens combattants et j’ai pu me rendre sur tous les lieux du roman au Libéria. Pour moi, ça a tout changé. J’ai appris ce qu’étaient devenus ces anciens combattants. Chacun m’a raconté son histoire, m’a montré des photos d’époque. Mon imaginaire en a été grandi.

Aux origines, il y a ce rêve de transposer un roman en long métrage d’animation.

Vous avez coécrit ce scénario avec Karine Winczura. Comment l’avez-vous choisie ?

Comme il s’agissait de mon premier long métrage, nous cherchions quelqu’un de très technique sur l’adaptation et de solide du point de vue de la structure car ce roman n’est pas simple à transformer en film. Souvent, Birahima, le jeune héros, est témoin d’événements sans y participer lui-même. Or, ce qui fonctionne à l’écrit ne peut pas marcher de la même manière au cinéma. Nous nous sommes donc employés à remettre Biharima au centre de l’action. Et puis forcément pour un film d’1h20, il faut aussi faire des coupes et se concentrer sur les passages fondamentaux dans le parcours du personnage. Ces passages permettent aussi de raconter chacun un enjeu différent du conflit : les matières premières qui attisent les convoitises, l’héritage de la colonisation britannique, le rôle des ONG… L’adaptation consistait parfois à condenser un passage entier en une seule image forte. J’ai voulu utiliser pleinement le langage du cinéma, plutôt que simplement « mettre en scène » le texte.

Avez-vous aussi rajouté des éléments au roman ?

Oui. Il a fallu développer énormément les personnages secondaires. À commencer par le groupe d’amis de Biharima. Dans le roman, ils n’existent que par fragments. Mais en fiction, si on ne les développe pas, ils deviennent vite transparents. Tout ce travail s’est nourri des discussions avec Mohamed Tarawalley. Nous avons passé le scénario au crible pour qu’il me dise ce qu’il jugeait crédible ou non.

Avec un tel sujet, se pose aussi évidemment la question du traitement de la violence. Ce qu’on choisit de montrer ou de ne pas montrer. Comment l’avez-vous abordée ?

Ce questionnement fut central. À mes yeux, il était extrêmement important de raconter la violence de ce conflit car il y a un véritable travail de mémoire à accomplir. Pour autant, je ne voulais surtout pas d’une violence sensationnelle ou spectaculaire. C’était ma hantise. Alors je me suis fixé une règle dès le départ : si la violence a du sens dans l’Histoire – avec un grand H – ou dans le parcours de Biharima, elle sera présente. Sinon, elle restera hors champ. Je respecte en cela le roman où Biharima dit qu’il tue, alors qu’en réalité, il ne le fait jamais. Il ne commet pas d’atrocités. C’était une frontière que je ne voulais pas franchir, puisque le roman ne la franchit pas. Et quand la violence devient trop forte, j’ai pris le parti que l’image se déforme. Cette idée m’est venue à la fois du story-board – ma story-boardeuse l’a utilisée instinctivement dans ses premiers dessins – et d’une référence cinéma : l’entame de Chungking Express de Wong Kar-Wai, avec la poursuite dans le marché et cet effet de retardateur. J’adore cette scène. J’ai essayé de retrouver cette sensation-là.

Mon animation est influencée par l’Histoire, les lieux, les personnes réelles que j’ai pu rencontrer et le rythme du roman.

Comment avez-vous réussi à glisser de l’humour dans cette tragédie ?

Là encore, en essayant de retrouver le ton du roman, son ironie. Même si pour moi, ce n’était pas forcément naturel. D’ailleurs, notre première version de l’animatique était très sérieuse, presque uniquement dramatique. Et Sébastien m’a dit : « Nous avons perdu le roman, ça ne va pas. » Il avait entièrement raison, mais cette version nous a servi de base solide pour ensuite réintégrer l’ironie et certaines nuances humoristiques.

Comment avez-vous pensé le style d’animation d’Allah n’est pas obligé ?

Mon animation est influencée par l’Histoire, les lieux, les personnes réelles que j’ai pu rencontrer et le rythme du roman. Concrètement, je l’ai construite en allant sur place, en prenant des photos, en partant du réel ou en m’en inspirant, notamment des clichés du Serbe Boogie qui a beaucoup photographié les gangs. Et puis mon personnage central étant un tout jeune adolescent qui raconte ses souvenirs les plus marquants, j’ai pensé de nombreuses scènes comme s’il ouvrait les yeux en très grand. C’est pourquoi il y a beaucoup de grands-angles dans le film, même dans les espaces les plus étroits.

Comment avez-vous construit le casting de voix ?

Les voix ont été la base du travail d’animation. Et je ne remercierai jamais assez l’autrice de BD Marguerite Abouet de nous avoir orientés vers Luis Marquès qui dirige Alma Production à Abidjan. Ils produisent des films, des séries, des spectacles de théâtre entre la Côte d’Ivoire et le Libéria, et leur expérience du terrain a été précieuse pour trouver une authenticité dans les voix. C’est Luis qui a trouvé le jeune rappeur SK07 pour faire la voix de Biharima. Un gamin incroyable avec une détermination, une implication, et une clairvoyance dans son travail inouïes pour son âge. Je me suis battu pour que ce soit lui. Quand nous avons commencé à travailler ensemble, tout était déjà extrêmement carré. Il avait préparé son rôle en profondeur avant même que j’arrive. Je suis très heureux et très fier pour lui. Mais ce n’est absolument pas un coup de chance : le travail et l’engagement derrière sont énormes tout comme pour Missa Ndry, Salomé Kompaoré et Grâce Cisse Tassini qui prêtent leurs voix aux amis de Biharima. Et puis, pour Yacouba, ce bonimenteur de grands chemins qui joue les guides de substitution pour Biharima, il fallait une figure forte capable de porter le personnage, mais aussi d’y insuffler de l’humour. Thomas Ngijol s’est imposé comme l’homme de la situation. Il a une manière de travailler différente de beaucoup d’acteurs : il propose énormément de choses, il est toujours très créatif. Mais jamais de manière désordonnée. C’est une créativité très clairvoyante, très construite. Pour moi qui ai fait les Arts décoratifs, avec une approche pluridisciplinaire, je me sens dans mon élément avec ce type de collaboration.

ALLAH N’EST PAS OBLIGÉ

Affiche de « ALLAH N’EST PAS OBLIGÉ »
Allah n’est pas obligé ©Bac Films

Réalisation : Zaven Najjar
Scénario : Zaven Najjar et Karine Winczura
Production déléguée: Special Touch Studios
Distribution : Bac Films
Ventes internationales : MK2 Films
Sortie le 4 mars 2026

Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes avant réalisation, Aide à la création de musiques originales, Aide au développement d’oeuvres cinématographiques de longue durée

Source: CNC.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *