Dans sa forme actuelle, le coffret DVD des César a été mis en place en 2005 pour l’édition 2006. Ce coffret est envoyé à tous les votants de la cérémonie et comporte tous les films qui concourent et qui ont payé le droit d’y figurer. Il est très vite devenu une véritable antichambre de la prestigieuse compétition qui réunit chaque année l’ensemble de la profession, fin février. Mais, si son efficacité et ses avantages ne sont plus à démontrer, il pose également plusieurs problèmes et peut même être vu comme un facteur discriminatoire pour les petits producteurs. Explications.

Le cas Jean-Pierre Léaud

Lors du dernier festival de Cannes, Jean-Pierre Léaud recevait une Palme d’honneur pour l’ensemble de son immense carrière. Il venait également y présenter La Mort de Louis XIV du réalisateur espagnol Albert Serra en Séances Spéciales, un film où il a le lourd fardeau d’interpréter le roi mourant. L’acteur, au contraire, semblait renaître dans ce rôle, lui qui n’avait pas tenu de rôles principaux depuis Le Pornographe de Bertrand Bonello en 2001.

Le film est très remarqué à Cannes. Il gagne par la suite le Prix Jean Vigo, effectue un joli parcours en festivals et gagne également deux autres prix lors de la cérémonie des Lumières, qui est un peu l’équivalent français des Golden Globes ; le prix de la meilleure photographie et surtout le prix de meilleur acteur. Le même soir, figurait également au palmarès des Lumières Isabelle Huppert et son film Elle, Divines et Ma Vie de Courgette. Si nous retrouverons tous ces films aux César et très probablement au palmarès, ce ne sera pas le cas de Jean-Pierre Léaud et de La Mort de Louis XIV.

Cela peut sembler incroyable mais la profession a tout simplement oublié l’un des plus grands acteurs de l’histoire du cinéma français, de retour ici dans un rôle sur mesure et au signifiant magique, à la fois pour lui-même et pour la mythologie du cinéma français qu’il traine dans le drapé de son habit royal. Le roi Léaud était bel et bien de retour, qui plus est dans un très bon film, récompensé par de multiples prix. Alors comment l’ensemble des votants ont-ils pu passer à coté de ce film? Certes, il a fait très peu d’entrées (26 352) mais Jean-Pierre Léaud aurait eu une chance de faire parti des nominés des César 2017 si le producteur du film avait payé l’Académie des César pour que le film soit dans le coffret envoyé chaque année à l’ensemble des votants.

Le coffret DVD des César, un passage obligé mais couteux

Selon le règlement de l’Académie, sont éligibles tous les films français ayant obtenu un visa d’exploitation et ayant bénéficié d’une sortie commerciale de plus d’une semaine entre le 1er janvier et le 31 décembre 2016. Mais la réalité est tout autre. Si en théorie tous les films sont éligibles, seuls ceux présents dans le coffret DVD ont une chance d’être nominés. La majorité des votants passant leur temps sur les plateaux de tournage, ils n’ont pas la possiblité d’aller voir les films en salle. Le coffret DVD des César représente donc bien souvent leur unique fenêtre sur la production cinématographique de l’année qui s’achève. Créé en 2005 pour l’édition 2006, le coffret de DVD rassemblait une cinquante de films à ses débuts contre plus de 150 aujourd’hui. Pour le réaliser, l’Académie demande à chaque producteur une somme de 7000 euros par film. Multiplié par 150, cela fait donc plus d’un million d’euros pour réaliser les 4598 coffrets qui seront envoyés aux votants, ce qui fait près de 230 euros par coffret. Lorsque nous l’avons interrogée sur le rapport entre le coût de fabrication du coffret et la somme demandée aux producteurs, l’Académie n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Une vertu démocratique

Ce coffret a de nombreuses vertus. Il permet à des films pas forcément beaucoup vu en salle d’avoir leur chance aux César. Le triomphe de Fatima doit par exemple sans doute un peu au coffret des César puisque le film n’avait pas fait beaucoup d’entrées en salle avant que sa présence dans le coffret crée un emballement qui l’a porté vers le César de meilleur film. Pour Charles Gilibert, producteur d’Olivier Assayas, de Mia Hansen-Love et de Deniz Gamze Ergüven, ce coffret est important :

“Le coffret a un côté démocratique. Il permet à beaucoup de films qui n’auraient jamais été vu au cinéma d’être rattrapés par des membres de la profession. Il ne faut pas oublier que la majorité des votants est paresseuse et leur goût consensuel. Il faut vraiment qu’on leur amène les films un peu diffèrents dans un beau coffret pour qu’ils les regardent. En plus, ils le reçoivent à la période de Noel, ils les voient en famille souvent, ils en discute… C’est un procédé assez efficace et j’aime bien l’objet en lui-même.”

Pour Emmanuel Chaumet, producteur de Victoria de Justine Triet, cette vertu de visibilité des films se double d’un intérêt professionnel interne à la profession :

“Stratégiquement, les réalisateurs, les techniciens et les acteurs aiment être dans le coffret César car il s’agit d’une sorte de carte de visite. Si vous êtes dans le coffret, vous savez que votre travail est accessible par un grand nombre de personnes de la profession et vous êtes potentiellement plus identifiable dans le milieu, que cela soit par les agents ou les réalisateurs qui s’en servent pour préparer leur film.”

Une démocratie faussée par “la dîme”

Ce qui pose en revanche problème, c’est les 7000 euros demandés par l’Académie des César pour apparaître dans le coffret. Sous couvert de totale accessibilité, la cérémonie est en faîte réservée à ceux qui sont en mesure de payer cette somme, une “dîme” comme l’appellent beaucoup de producteurs que nous avons interrogé. Quelle que soit la taille de la boite de production, cette “dîme” représente un coût. Le producteur de La Mort de Louis XIV, Thierry Lounas, a choisi de ne pas la payer, ce qui a réduit à néant les chances de Jean-Pierre Léaud :

“Il s’agit d’un impôt injuste qui est prélevé par l’Académie, tout ça parce que les professionnels ne font pas leur travail en n’allant pas voir les films en salle. C’est délirant. L’Académie rackette les producteurs parce que les professionnels sont paresseux et ont besoin d’un coffret qu’on leur livre chez eux. Quand on est un petit producteur, payer cette somme pour participer à une loterie où nous sommes également sûrs de perdre est absurde. Même quand un vrai film d’auteur passe entre les gouttes, il a souvent au moins fait 200 000 entrées. Avec La Mort de Louis XIV, on est sur de l’avant-garde, le film a fait à peine 30 000 entrées, nous n’avions aucune chance. Je préfère avoir les prix Lumières et le prix Jean Vigo, passer dans de beaux festivals… Les César, c’est une mascarade.”

Même pour de plus gros producteurs, “la dîme” est parfois difficile à avaler. Emmanuel Chaumet parle de “dépenses luxueuses” et Charles Gilibert d’un “réel investissement“. Tout deux évoquent la difficulté à expliquer à tel ou tel réalisateur qu’il a choisit de ne pas payer les 7000 euros pour que son film soit dans le coffret. “Chaque année, c’est très compliqué de savoir quels films nous allons privilégier. C’est une bataille d’égo et de standing.” nous dit Chaumet tandis que Gilibert déplore se trouver “en porte à faux entre des réalisateurs qui ont très envie d’y être et le coût élevé demandé par l’Académie, parce qu’en plus, on sait souvent quels films vont l’emporter. Il s’agit avant tout d’une cérémonie pour que la profession s’auto-décerne un certain nombre de prix et s’auto-célèbre dans un show télévisuel, on est loin de l’artistique.“. Ce dernier finit par souhaiter un coût d’accès au coffret adaptable suivant la richesse du producteur.

Quelle alternative au coffret César ?

Outre un montant qui varierait suivant la puissance financière du producteur et les entrées que le film a fait en salle, on peut imaginer un autre alternative au système actuel.

A l’heure de la dématérialisation, une plateforme où les films seraient tous disponibles en streaming seraient très simple à mettre en place et beaucoup plus économique, d’autant que la plupart des télévisions récentes sont reliées à internet. D’ailleurs les producteurs sont déjà en train de réfléchir à des stratégies pour contourner le coffret DVD des César en récupérant les adresses mails des votants pour leur envoyer un lien vers le film. Les prix Lumières (dont le nombre de votants est certes très inférieurs) utilisent par exemple déjà ce type de plateforme pour le visionnement des films. Souhaitons que l’Académie pense un jour à ce type d’alternative plus en phase avec le mode de consommation contemporain des images, car, outre la question d’économie dans le coût de fabrication et l’impact possible sur le palmarès de ne pas écarter certains films, il serait paradoxal que, d’ici quelques années, les professionnels du cinéma français deviennent les dernières personnes au monde à regarder des films en DVD.

Source : Bruno Deruisseau / Les Inrocks
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