C’est l’histoire d’un film qui trotte dans la tête d’un réalisateur depuis la mort en direct de Khaled Kelkal en 1995… Trop vert artistiquement, Nicolas Boukhrief laisse l’idée de côté, jusqu’à l’affaire Merah en 2012.

Synopsis sous le bras, il commence la tournée des popotes, comprenez la tournée des producteurs. Le son de cloche est partout le même : « intéressant, tu m’inviteras à ton avant-première », façon polie de dire, « Casse-toi tu pues et marche à l’ombre » comme chantait Renaud.

Pour certains, le djihad n’est pas un sujet, pour d’autres il suscite trop d’émois. Il y a tellement de bonnes comédies qui tachent à produire, pourquoi s’ennuyer avec un sujet brûlant, qui vendra bien moins de pop-corn dans les salles de France et de Navarre. Or, vous le savez, le pop-corn participe activement à l’économie cinématographique. Les portes se ferment au nez du projet les unes après les autres. Jusqu’à Matthieu Warter et Clément Miserez de Radar Film. Ces messieurs sont cinéphiles, vertu souvent méprisée, et c’est en son nom que l’engouement les saisit.

Nicolas Boukhrief et Eric Besnard se lancent dans l’écriture du scénario. Les producteurs de Radar Film suivent le processus de près. Quelques versions plus tard, en 2014, Made In France est écrit. Une bande de jeunes adultes radicalisés, décide de commettre des attentats à Paris. Le spectateur infiltre la cellule au même rythme que Sam, le journaliste d’investigation engagé.

La deuxième étape peut commencer : choisir ses acteurs, trouver de l’argent.
Très vite, Nicolas Boukhrief arrête son casting : Dimitri Storoge (Les Lyonnais), François Civil (Dix pour cent), Nassim Si Ahmed (Les Lascars), Ahmed Dramé (Les Héritiers). Des nouvelles têtes, talentueuses (vous en jugerez), rejoignent le boys band imaginé par Nicolas. Le scénario déjoue les clichés de djihadistes au look Oussama saison 2001. Il y a aussi Malik Zidi qui interprète le journaliste mais depuis la fin du tournage, il est aux abonnés absents.

Il faut encore trouver de l’argent, du fric et un peu de flouze. Le nerf de la guerre, ici comme ailleurs… Mathieu et Clément constatent ce que Nicolas savait déjà : le sujet suscite l’émoi, la peur, l’effroi mais pas le carnet de chèque.

Tant pis. Au nom de la vertu plus haut citée, ils engagent leurs deniers personnels. Il est des projets qui suscitent la passion et balaient la raison. La qualité du scénario, le travail de Nicolas Boukhrief (Le Convoyeur, Cortex), l’importance du sujet traité leur ordonnent d’exister. Canal Plus y croit aussi, Canal Plus met de l’argent, les coproducteurs se faisant attendre, Canal Plus allonge encore. Chacun acceptant de faire un effort, le budget riquiqui suffira. Parfois créer nourrit mieux son homme que les cachets.

Troisième étape enfin atteinte : la prépa du tournage.
Découpage du scénario, recherche de décors… La vie habituelle d’un film. Sauf que, pour obtenir les autorisations, Nicolas doit écrire en urgence un faux scénario, très mauvais de son propre aveu, mais qui a le mérite de rassurer les particuliers autant que les mairies.
Finalement, le tournage commence enfin. Il s’étale de la fin aout au début d’octobre 2014. L’économie est restreinte, le temps alloué au tournage l’est aussi. C’est là que le talent de Boukhrief prend toute son ampleur, des contraintes naissent sa créativité. Chacun des protagonistes, des acteurs aux techniciens, de la prod aux HMC (Habillage/maquillage/coiffure) a le sentiment de participer à une œuvre qui les dépasse. L’actualité talonne le film, le djihad s’invite dans les foyers.
Nicolas ne bouge pas une ligne de son scénario, pour conserver l’intemporalité de son propos. L’équipe se resserre autour de son réalisateur qui, non content d’être un homme intelligent, est un vrai cinéaste. Il filme avec son montage en tête, ne craint pas les plans séquences, ne se couvre pas avec des prises inutiles, offre la liberté de jouer à ses comédiens qui relèvent le challenge et se surpassent. Tous, ils se défoncent pour faire du vrai, du grand Cinéma. Six semaines plus tard, le film est en boîte, commence alors la 4e étape : le montage.

Au fond, traité pour la première fois, s’additionne la forme, avec les images hyper maîtrisées de Boukhrief et la musique de Rob. Le renouvellement du film de genre est en marche.

Janvier 2015. La réalité se rappelle à Made In France.
Des amateurs aux kalachnikovs surchargées font un carton. La France descend dans la rue. Nous sommes tous Charlie. Les distributeurs, dont le métier consiste à amener les films jusqu’à nous, dans les salles, quittent le navire. Ils aiment le film mais de bonne foi, ne savent pas comment le sortir. Matthieu Warter, Clément Miserez et Nicolas Boukhrief cherchent l’aiguille dans la botte de Non. L’avenir de l’œuvre est en suspend. Une fois encore. Mais le miracle arrive, il s’appelle Pretty Pictures. D’ordinaire, la boîte distribue en France des films étrangers. Rien ne se passe comme d’ordinaire et voilà Pretty Pictures qui distribue un film français. Son premier en quinze ans.

Le nombre de copies reste un mystère (comprendre, dans combien de salles il sera diffusé), mais bon, il y a un distributeur. Une date est arrêtée : le 18 novembre 2015. La promo peut commencer mais la promo est dure, elle aussi. Si tout le monde s’accorde sur la qualité du film, personne n’a trop envie d’en parler. Après tout, ne serait-ce pas mettre de l’huile sur le feu ?

Nous sommes Charlie, Nous n’avons pas Peur… mais un peu beaucoup quand même. 1 point pour les barbus.

Puis arrive le vendredi 13 novembre, ses victimes, sa marée de sang
Dans les heures qui suivent, de petits comiques se prennent en photo à côté de l’affiche du film : une kalach-Tour Eiffel et ces quelques mots « la menace vient de l’intérieur ». Les affiches sont retirées en urgence, la sortie repoussée. La fiction vient de s’incarner dans la réalité. Malheureusement.

Made In France est repoussé au 20 janvier, avec une sortie en e-cinéma le 29, mais les salles acceptant de projeter le film ne se comptent dorénavant que sur les doigts d’une main. Ça faisait peu pour les 70 millions que nous sommes. Il ne sortira finalement qu’en VOD le 29 janvier.

Vous avec donc à présent le loisir de le voir, de chez vous, avec vos amis ou votre famille, avec du popcorn si vous en avez envie, pépouze sur votre canapé pour moins cher qu’une place de ciné. Parce qu’avant toute chose, Made In France est un bon film, haletant, tenu, qui comble les vides journalistiques. Privilège sacré de la fiction et de sa magie appelée identification.

L’addition de ces talents a donné naissance à une œuvre qui échappe à son créateur, qui se relève plus forte à chaque trébuchage, qui tient à vous raconter comment une bande de jeunes hommes décide de se suicider en emportant le plus grand nombre avec elle… On rit, on pleure, on s’attache à ces gamins avec lesquels on passe une heure et demie. On apprivoise ce qui semblait impossible.

Tout ça n’est possible qu’à la grâce du Cinéma.

Virginie de Clausade est scénariste et auteure. Son prochain ouvrage sort aux éditions Plon en octobre 2016.

Réalisateur : Nicolas Boukhrief
Scénaristes : Nicolas Boukhrief et Eric Besnard
Casting : Malik Zidi, Dimitri Storoge, François Civil

Source : http://www.respectmag.com/
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