En quelques années, Reda Kateb est devenu l’un des acteurs français les plus en vue. En prime, sa carrière internationale prend une forme de plus en plus consistante. Le 14 janvier, sort "Loin des hommes" réalisé par le Français David Oelhoffen. 1954, dans le paysage minéral de l’Atlas algérien, la guerre d’indépendance donne déjà à voir ses premiers soubresauts. Deux hommes voient leurs vies soudain liées : l’un est fils de colon espagnol, l’autre fils de paysan "indigène" algérien. Viggo Mortensen interprète Daru, un ancien militaire devenu instituteur. Celui-ci se voit confier la mission d’escorter jusqu’à la ville de Tinghirt Mohamed, un personnage joué par Reda Kateb. Mohamed, assassin de son cousin, souhaite mourir afin d’éviter à sa famille la vengeance de sang qui découle de son geste. Daru sera là pour l’aider, le sauver et le révèler à lui-même. Western métaphysique tout autant que parcours initiatique et humaniste, "Loin des hommes" est tiré de "L'Hôte", une nouvelle d'Albert Camus. Ce très beau film donne à mieux découvrir le jeu Reda Kateb tout en pointillisme délicat.


© Kenzo Tribouillard / AFP


Pour Le Point Afrique, en attendant la sortie de Lost River, le premier long métrage de Ryan Gosling dans lequel il tient un rôle, Reda Kateb évoque son rôle dans "Loin des Hommes. Posé comme en retrait léger sur le canapé d'un grand hôtel parisien, presque taiseux mais attentif, Reda Kateb, 37 ans, apparaît bien loin des personnages de force brute qu’il a pu interpréter. On pense au taulard mystique dans "Un Prophète" de Jacques Audiard par exemple. Voix calme et réfléchie, Reda Kateb est plus qu'un mélange des talents croisés de son grand-oncle, le grand écrivain algérien Kateb Yacine et de père, l'acteur et metteur en scène de théâtre Malek-Eddine Kateb.

Le Point Afrique : Un film sur la guerre d’Algérie quand on s’appelle Kateb c’est assez symbolique, pourquoi avoir accepté ce scénario en particulier ?

Reda Kateb : Pas forcément parce que c’était sur la guerre d’Algérie mais simplement parce que j’ai aimé le scénario de cette histoire tissée d’humanité. J’ai senti que je comprenais ce personnage et que donc, je pouvais le jouer. Mais c’est vrai que cela se passe en 1954, au début de la guerre d’Algérie. De quoi me renvoyer forcément à des choses plus personnelles : mes ancêtres, mon père aussi qui a commencé à faire du théâtre pendant cette période… J’ai donc senti que c’était une nécessité pour moi de participer à ce film.

Pourquoi "compreniez"-vous ce personnage. Qu’est-ce qui chez a fait écho en vous ?

Une certain monde intérieur peut être : c’est un personnage qui prend soin des choses et des autres et dont on ne prend pas forcément soin. Il se dévoile aussi avec parcimonie, par petites touches. Il arrive à la maison de l’instituteur recroquevillé et mutique et se redresse, physiquement et symboliquement peu à peu. C’est la ligne du personnage qui veut ça évidemment : il pense au début que son seul choix possible, c’est la mort. Il pense qu’il a déjà un pied de l’autre côté. Il ne manifeste donc aucune volonté. Il est déjà ailleurs. 
La rencontre avec Daru va lui faire choisir la vie plutôt que la mort. Et plus le film avance, plus il reprend vie. Il découvre même un goût à la vie qu’il n’avait jamais eu. A la fin du film, il vit comme une naissance symbolique. Il pourra vivre au-delà des lois de la tribu, loin des hommes. Et il pourra découvrir d’autres territoires que celui de son seul village. Il y a dans ce film la volonté de raconter une histoire très intime mais avec une dimension humaine intemporelle.

Pour créer cette symbiose avec Viggo Mortensen, une symbiose très visible à l’écran, vous avez beaucoup travaillé les scènes en amont ?

Oui, effectivement. On a beaucoup échangé pour jouer ces scènes au plus près de la relation fraternelle naissante entre les deux personnages. Cette relation est faite de peu de mots au début, mais plutôt de regards, de gestes. Avec Viggo, on s’est rencontré un mois avant le tournage. À Ouarzazate, le lieu du tournage, on a pu travailler d’abord notre arabe avec un coach, Salah, qui nous a appris à poser les mots dans l’arabe dialectal parlé à cette époque et dans cette région particulière de l’Algérie. On a également beaucoup discuté du scénario, pour échanger et en approfondir nos visions respectives.

Mais vous parliez arabe auparavant ? Vos accents respectifs à tous deux sont excellents.

Merci… je le bredouillais un peu, mais j’ai travaillé deux mois tout comme Viggo d’ailleurs pour parvenir à cette fluidité. La question des langues était primordiale car elle exprimait d’autres choses latentes entre les personnages. On a également réfléchi à exprimer au mieux la justesse du mélange des langues. Viggo joue le fils d’un colon espagnol. Il jure parfois dans cette langue dans le film même s’il s’exprime en français et mon personnage parle arabe bien sûr mais aussi un peu le français. Au début du film, le personnage de Viggo parle à mon personnage en français, et je lui réponds en arabe, et inversement, quand Daru parle en arabe, mon personnage lui répond en plaçant quelques mots de français. C’était une façon de dire "Je ne suis pas comme toi, nous sommes différents".

Ce film a-t-il été projeté en Algérie ?

Oui, il a été projeté dans le cadre du festival de film d’Alger. On a été très déçu par les conditions de cette projection. On s’est retrouvé avec des officiels algériens, dont la ministre de la culture. Cela a été une vraie déception parce que ce film est aussi pour le peuple algérien. On espérait rencontrer les Algériens, quitte à avoir de vraies discussions polémiques, car le public algérien est assez explosif (sourires). Ce film donne une vision peut être moins officielle de la guerre d’Algérie avec une amitié entre un "colon" et un "indigène", tous deux nés sur la terre d’Algérie. Cela dit, on s’est rattrapé le lendemain en se baladant dans la ville et dans la Casbah notamment. Par contre, dans le cadre du Festival de Marrakech, on a pu avoir une projection en pleine air, sur la place Jemaa el-Fna, devant 17000 personnes, dont beaucoup ne vont pas au cinéma. Là, cette projection a fait vraiment sens pour nous.

Le personnage de Mohamed devait-il forcément être guidé par Daru pour se révéler ? On pourrait y voir une forme d’allégorie politique ?

C’est une histoire qui n’a pas la prétention d’aller au-delà de l’imagination de son auteur. Evidemment différentes grilles de lecture peuvent être en jeu. Mais on a essayé, et le réalisateur y a veillé particulièrement, d'être vigilant sur cela. Dans la nouvelle de Camus, le personnage de Mohamed est un tout jeune homme, presque un adolescent. Cela aurait induit effectivement, à l’écran, une dimension paternaliste avec Daru qui aurait pu avoir, pour certaines lectures, des relents néocoloniaux. Mais je ne vois pas le film comme ça et on a veillé à ce que cela ne soit pas le cas. Et puis, à la fin, quelque chose a changé pour chacun des deux personnages. Ce n’est pas seulement Daru qui montre la voie. Lui-même quitte cette école. Il a pris cette décision de partir, pas seulement parce qu’il sent que la décolonisation est inéluctable. Il voit aussi que cette vie entre deux eaux n’est plus tenable parce qu’il vivait un peu dans cette école comme dans un sanctuaire. Et puis Daru s’oppose frontalement à l’armée française et aux colons qui méprisent les Algériens. A la fin, il choisit aussi de retourner vers la vie, vers les hommes.

Depuis quelques temps, on a l’impression qu’il y a un vrai engouement autour de vous. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne me l’explique pas forcément car je suis dans la simple continuité de mon travail. Si ensuite, il y a plus d’éclairage qui se fait, tant mieux. Cela me donne plus de choix. C’est toujours un accident que le succès, un accident positif, mais un accident. Je veux dire par là qu’il y a de très bons acteurs qui n’explosent jamais, j’en connais beaucoup. Mais à un moment, de façon inexpliquée peut être, il y a une concordance entre votre désir et celui des autres, autour bien sûr d’une ligne de choix et de travail personnel. C’est une surprise aussi, voulue, désirée et travaillée.

Vous êtes un acteur qui vient du théâtre, vous avez le souhait d’en refaire ?

Mon père était acteur de théâtre et j’ai commencé avec lui enfant. Ensuite j’ai continué mon travail d’acteur surtout au théâtre. L’écran est venu il y a seulement 7 ans environ, avec la série "Engrenages" et le film d’Audiard. Depuis, j’ai tourné beaucoup de films, mais je cherche le bon projet de théâtre, parce que j’en ai très envie, mais avec le bon metteur en scène et le bon texte.

En tant qu’acteur, veillez-vous à ne pas être cantonné à certains rôles ?

Je fais effectivement en sorte de ne pas accepter des rôles trop répétitifs. J’ai un physique pluriel qui peut être aussi bien français qu’étranger. Cela me donne peut être plus de liberté que certains amis acteurs plus typés. Mais plus généralement, je refuse tout enfermement. Ce sont des réflexes d’un autre temps, la rue n’est plus la même, elle est multiple et la nouvelle génération d’acteurs ne doit plus être piégée par ce genre de considérations. Nous sommes des artistes avant tout.

Source : Hassina Mechaï / Le Point Afrique

Film "Loin des hommes" inspiré de la nouvelle d'Albert Camus, "L'Hôte". Réalisation : David Oelhoffen, avec Reda Kateb et Viggo Mortensen.
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