Vêtu d'une robe de bure sombre, capuche enfoncée sur la tête, l'homme, au visage entièrement grimé de noir et à la stature imposante, donne des frissons. Il franchit rapidement la porte d'une chapelle plongée dans la pénombre et se penche sur l'autel pour accomplir un acte mystérieux. La scène est rejouée trois ou quatre fois jusqu'à ce que le réalisateur allemand Christoph Schrewe soit satisfait. Impossible d'en savoir plus auprès de l'équipe sur ce personnage. Lui-même reste impassible entre les prises. Apparemment, son rôle dans la série « Versailles », où il est, ce jour de tournage, le centre de l'attention, est une des clefs de l'intrigue. Celle-ci a pour toile de fond la construction du château entre 1667 et 1670, au début du règne du Roi-Soleil.



Le jeune acteur britannique George Blagden (Louis XIV) et l'un des quatre réalisateurs, le Français Jalil Lespert, sur le tournage de la série
Photo Tibo et Anouchka / Capa Drama / Canal+


Une série exceptionnelle sur laquelle tout le monde de l'audiovisuel en France a les regards tournés. Ses producteurs auraient donc bien tort de laisser filer des « spoilers » à un peu moins d'un an de sa diffusion, prévue à la rentrée 2015, année du trois centième anniversaire de la mort de Louis XIV. Avec un budget de 27 millions d'euros pour 10 épisodes - deux fois plus que « Downton Abbey » et un record pour l'Hexagone -, une équipe créatrice structurée autour de deux « showrunners » (Simon Mirren et David Wolstencroft), maîtres à bord sur l'écriture comme pour les séries américaines - là encore une première en France -, « Versailles » est en effet un pari presque aussi démesuré que le château dont elle tire son inspiration.

Pour Canal+, d'abord, qui la préfinance en mettant 10 millions sur la table, soit 15 % de son budget annuel pour la fiction originale. Pour Capa Drama, une filiale de Newen, qui la produit avec les Canadiens d'Incendo, mais aussi pour Zodiak, qui va la distribuer dans le plus grand nombre de pays… Tournée en France mais en anglais avec un casting international, « Versailles » doit permettre à toute la filière française de dire au monde entier : « Les séries, c'est aussi nous. » Comme l'ont fait avant eux les Américains, les Britanniques ou encore les Scandinaves…

Ce n'est pas seulement parce que les scènes d'intérieur sont tournées dans ce studio de Bry-sur-Marne où sont nés « Carnage », de Roman Polanski, ou certaines scènes de « Hunger Games », qu'on se croirait au cinéma. Toute la production est aussi luxueuse que celle des films à gros budget. « Le décor et les costumes de "Versailles" représentent 12 % du budget total », explique Marie-Laure Boubert, chargée de production chez Capa Drama.

Et la centralisation de l'Etat émergea

Les quatre ou cinq costumes des principaux acteurs ont été faits sur mesure, coûtant plusieurs milliers d'euros pièce et conçus par Madeline Fontaine, la costumière doublement « césarisée » qui avait travaillé sur le « Yves Saint Laurent » de Jalil Lespert, l'un des quatre réalisateurs de la série. Certes, la production a gardé une certaine liberté artistique. Ainsi le rituel de l'habillement du roi n'est pas reproduit dans son intégralité, « parce qu'il prendrait trop de temps », explique Madeline Fontaine. Mais un coup d'oeil dans l'atelier de la série aux centaines de pièces ressemble à un cours d'histoire du costume : des jupons, des friponnes, des discrètes, des secrètes, des robes côtoient, côté hommes, des culottes, des rhingraves, des pourpoints et des justaucorps dans une symphonie de soieries, de brocards et de taffetas…

Le décor, supervisé par Katia Wyszkop, elle aussi césarisée pour « Les Adieux à la reine », est composé de pièces savamment conçues pour reproduire le pavillon de chasse de Louis XIII, que Louis XIV transformera en château à la dimension de son règne. Bien que réchauffées par la politesse appuyée des équipes de tournage, ces pièces faiblement éclairées donnent déjà une ambiance ténébreuse et propre à tous les complots. Idéal pour une fiction centrée sur la façon dont Versailles a permis au Roi-Soleil de mater la noblesse française et de faire émerger la centralisation de l'Etat autour de sa personne.

Pour la production exécutive, Canal+ a fait appel à des valeurs sûres : Claude Chelli et Anne Thomopoulos, qui avaient déjà travaillé sur des projets ambitieux comme « Braquo », « Rome » ou encore « Borgia ».

Seul le casting est plus innovant avec notamment de jeunes acteurs britanniques - George Blagden, vingt-quatre ans, et Alexandre Vlahos, vingt-six ans, pour incarner respectivement Louis XIV et son frère, Monsieur. Mais il est classique pour une série télé internationale de ne pas parier sur des stars, comme c'est le cas aux Etats-Unis. Le public français reconnaîtra toutefois Dominique Blanc, dans le rôle d'Anne d'Autriche. et Amira Casar, dans le rôle d'une dame de la Cour.

Un montage financier « compliqué »

Aussi complexe que le long règne de Louis XIV, le montage financier de cette fiction se lit comme une invitation à la patience et, surtout, à la ténacité. Avant même la première prise de vues, « Versailles » a connu une vie mouvementée et a plusieurs fois failli ne jamais voir le jour. « En août 2013, alors que nous avions déjà travaillé presque quatre ans dessus, mon directeur financier m'a dit : "Prenons nos pertes", tellement il y avait d'incertitudes », se souvient Fabrice Larue, le patron de Newen, la maison mère de Capa Drama. Au total, il s'est écoulé pas moins de cinq ans entre la première idée de la série au sein de Capa Drama - le jour de l'inauguration de la galerie des Glaces restaurée - et le début du tournage. De l'avis de tous, le montage financier a été « compliqué ». Canal+ a certes accordé « tout de suite » quelques centaines de milliers d'euros à Capa Drama pour écrire une bible. Mais il n'a donné son vrai feu vert qu'en mars 2014.

Les retards ont coûté à « Versailles » ses premiers « showrunners », Andre et Maria Jacquemetton, connus pour leur travail sur « Mad Men ». Entre-temps, ils se sont en effet vu proposer un contrat d'exclusivité avec Warner Bros et la production de « Versailles » n'a pas voulu leur refuser de saisir cette chance.

Pendant trois ans, la production de la série a aussi travaillé sur un tournage à Prague. « Cela aurait été un comble d'aller tourner "Versailles" en République tchèque », s'indigne Fabrice Larue. Avec Guillaume de Menthon, président de Capa, il assure avoir fait un lobbying intense pour que « Versailles » bénéficie de crédits d'impôt réservés à ce type de projets. Ce n'était pas possible parce que la série était tournée en anglais. A la clef, malgré beaucoup de temps perdu, un coup de pouce de 2,5 millions d'euros, qui s'ajoutent à 1,1 million obtenu au titre du compte de soutien pour lancer le projet. « Le Centre national du cinéma [CNC] est ravi que nous ayons fait modifier la réglementation », ajoute Fabrice Larue. Et certains extérieurs seront donc bien tournés à Versailles…

Méthodes de travail américaines

Chaque million compte. Les impératifs financiers obligent d'ailleurs à un certain pragmatisme. La présence du producteur canadien Incendo au tour de table - à hauteur de 5 millions - entraîne la réalisation d'une partie de la postproduction de l'autre côté de l'Atlantique, pour bénéficier des avantages fiscaux canadiens. En tout cas aujourd'hui, grâce aussi aux 4 millions garantis par le distributeur Zodiak, il ne manque que 3 à 4 millions (sur un total de 27 millions), que la production compte récupérer vite en vendant la saison aux diffuseurs.

Une fois le feu vert de Canal+ obtenu au printemps dernier, c'est une véritable industrie qui s'est mise en place. Quatre mois après, en août dernier, le tournage débute. Série internationale d'inspiration française, « Versailles » a adopté les méthodes de travail américaines. Après l'écriture de l'arche narrative, les scénarios des épisodes s'écrivent au fur et à mesure. Pendant que sont tournés certains épisodes, les suivants sont en phase d'écriture. Ensuite, la postproduction démarre immédiatement alors même que les réalisateurs poursuivent le tournage d'autres épisodes. Un casse-tête logistique. Le rythme est réglé au millimètre : douze jours par épisode, soit cent vingt jours pour la série, quatre minutes de tournage utiles par jour, un plateau réunissant jusqu'à 100 personnes, des décors fabriqués dans les ateliers de la menuiserie de Bry-Sur-Marne… Malgré cela, les auteurs et producteurs de « Versaillles » l'assurent : les premiers épisodes sont à la hauteur des attentes. Le public, lui, devra encore patienter quelques mois.

Pour Canal+, il s'agit d'une forme de consécration. « Notre politique de création originale a dix ans. Après "Carlos", "Braquo", "Engrenages" ou encore "Les Revenants", les acteurs internationaux viennent désormais nous voir pour coproduire avec nous », confirme Maxime Saada, directeur général adjoint du groupe. Indéniablement, la filiale de Vivendi veut passer la vitesse supérieure avec « Versailles ». « Nous avons envie d'en faire un événement culturel autour de sa diffusion à la rentrée prochaine », avance Fabrice de la Patellière, directeur de la fiction originale chez Canal+. Le risque est assumé. « On ne peut pas créer ce genre de fictions sans prendre des risques financiers et artistiques », ajoute-t-il.

La question qui brûle tout de suite les lèvres est celle de la saison 2 de « Versailles ». Chez Canal+, on assure que le projet est en cours. « On prévoit de donner le feu vert de la deuxième saison avant la diffusion de la première », précise Fabrice de la Patellière. Encore une fois un sacré pari avant d'avoir le retour de la critique et les scores d'audience. Mais un pari incontournable si les producteurs veulent mettre à l'antenne la suite de la vie de Louis XIV un an après la première saison, pour tenir le rythme des séries américaines. Emmitouflé dans une doudoune, mais toujours maquillé en Louis XIV pendant la pause déjeuner, George Blagden ne cache pas son désir de continuer, et d'incarner un peu plus longtemps le Roi-Soleil. Pas seulement parce qu'il aime dans cette production « une façon très française de faire attention à tous les détails, jusqu'à la qualité de la cantine ». Mais parce que « ce Louis XIV, je le vois déjà comme le rôle d'une vie », dit-il.

Source : Nicolas Madelaine - Les Echos
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