Les bisbilles du cinéma français ont toujours un air de guerre des boutons. Il y a quelques jours, dans la cour de son école, le fils d'un ponte de Canal+ – dont l'entreprise pré- achète chaque année plus de la moitié des films français – était vertement apostrophé par l'un de ses camarades : « Il paraît que ton père distribue les impôts de mes parents aux stars... ! » On ne sait pas s'il y eut bagarre, on sait que le père en question a pris rendez-vous avec la classe de sixième des deux gamins pour expliquer les subtilités, récemment ­déformées, du système de financement du cinéma français...

Ce travail pédagogique, beaucoup s'en chargent depuis la spectaculaire tribune de Vincent Maraval, « Les acteurs français sont trop payés ! », publiée dans Le Monde, le 29 décembre. Personnalité phare du milieu, producteur, distributeur, exportateur, à la tête d'une « mini-major » dynamique (Wild Bunch), Maraval y fustige le salaire exorbitant de certains acteurs, pesant, selon lui, sur la rentabilité des films. Plus grave, il suggère que l'industrie cinématographique tout entière vivrait d'argent public, via divers types de subventions. Si la première assertion est discutable, la seconde est fausse.

Code d'honneur

Dans les semaines qui ont suivi, les réactions se sont multipliées dans la presse. Certains prenant la parole pour se défendre, comme Dany Boon ou le réalisateur Philippe Lioret, nommément mis en cause ; d'autres pour surenchérir : un collectif de « petits » producteurs s'insurge ainsi contre un secteur « obnubilé par le marché », constatant que « nombre de films produits déshonorent le cinéma » — on attend la liste et la rédaction d'un code d'honneur... Les pouvoirs publics ont ­essayé de reprendre la main : à la demande du ministère de la Culture, le Centre national du cinéma a organisé le 23 janvier une après-midi d'« Assises », à l'issue de laquelle fut décidé qu'il serait urgent de... se réunir à nouveau.

De quoi cette agitation est-elle le symptôme ? Au moins d'un paradoxe. Le cinéma français va bien, des indicateurs objectifs l'attestent : en vrac, nombre d'entrées (supérieures à 200 millions depuis 2009, seuil symbolique qui n'était plus régulièrement franchi depuis les années 1960), reconnaissance à l'étranger (exportations exceptionnelles en 2012, mais aussi des prix dans les festivals internationaux, etc.), stabilité du financement (1,3 milliard d'euros investis l'an passé dans la production, malgré la crise, dont moins de 10 % d'argent public). Deux cent quarante films produits. Pas mal d'argent – y compris pour les acteurs connus, donc.

La situation est le fruit d'un système réglementé. Le CNC réinjecte, année après année, les revenus du cinéma dans le cinéma : une sorte d'épargne forcée, à laquelle contribuent les chaînes de télévision. Cette machinerie complexe date du ­milieu des années 1980, et son but n'est pas la rentabilité des oeuvres, mais le maintien d'une production abondante et ­diversifiée — bien plus que la taille du marché français, voire francophone, ne le permettrait si rien ne venait le réguler. Qui s'en plaindra ? Mais bonne santé n'est pas gage d'unité... A plusieurs reprises, ces dernières années, se sont exprimées des tensions grandissantes. « Il y a dix ans, raconte un producteur, chacun pouvait se sentir membre d'une aventure collective, les inquiétudes étaient résolues ensemble par des solutions consensuelles ; aujourd'hui, on a du mal à se projeter raisonnablement dans l'avenir. » Car le monde change, amenant son lot de périls autrement plus sérieux que l'avidité de tel ou tel comédien : métamorphose des pratiques des consommateurs, atomisation de l'audience cinéma à la télé, embouteillages dans les salles, menace d'une Europe ultralibérale, désunion de la profession autour des grilles de rémunération...

Danger n° 1
Une convention collective pour riches producteurs
« Avec ce texte, c'est près de 70 films par an qui ne pourront plus se faire, à moins de se délocaliser. 15 000 à 20 000 emplois ­seraient alors menacés », indique le producteur Marc Missonnier. Ce texte, c'est le projet de convention collective du cinéma français qu'ont proposé les poids lourds du secteur, capables de payer les techniciens au tarif fort. Interdits, donc, les efforts consentis par les équipes au nom de l'amour de l'art, exit aussi les films tournés à l'arraché comme Donoma ou Rengaine. Bien sûr, tout le monde souhaite que les techniciens soient payés correctement, mais pas au risque de ­sacrifier une partie de la production. Les producteurs indépendants ont donc proposé un texte plus souple pour les films à petit budget. C'est au ministre du Travail de trancher. En période de tension sociale, bloquera-t-il une mesure favorable aux salariés ? Verdict le 15 avril. ­

Danger n° 2
Des films qui s'entre-dévorent
Trop de films, un accès inégal aux salles et un temps d'exploitation de plus en plus court... Toutes nationalités confondues, 595 titres ont été distribués sur les écrans français en 2011. Vingt ans plus tôt, on était autour de 350. La création des cartes d'abonnement, au tournant des années 2000, n'a rien arrangé : l'abonné veut du neuf chaque semaine. Trop de films dans trop de cinémas... vides ? En effet, le taux moyen d'occupation des salles n'atteint que de 17 %... De quoi réfléchir à de nouvelles stratégies de programmation. Faudrait-il, comme en Corée du Sud, réserver certains jours aux oeuvres locales ? Des professionnels soutiennent que de « petits » films, non préachetés par les télés, projetés sur peu d'écrans, pourraient être proposés simultanément sur le Net en VOD (vidéo à la demande), comme aux Etats-Unis. Reste à convaincre les patrons de salles. Comment éviter que les films ne se cannibalisent, que la diversité ne ­finisse par nuire à la diversité... ?

Danger n° 3
La télévision abandonne le cinéma
« Le cinéma est déficitaire à la télévision », tonne-t-on à TF1, où, de fait, les films s'affichent moins qu'avant en prime time. Les mœurs changent : les téléspectateurs se précipitent sur ce qui est « urgent », c'est-à-dire le sport et les événements en direct, puis les séries. Le cinéma n'est plus le rassembleur des dimanches soir d'antan. Résultat : peu de films dans les grands succès d'Audimat de l'année. Pourtant, éparpillé sur les différents canaux, le cinéma n'a jamais été autant « télédiffusé », et... regardé : plus de 7 000 titres sont programmés chaque année. Première question : comment adapter les obligations de financement des chaînes à cette atomisation de l'offre ? Le cinéma profite à la TNT, dont le chiffre d'affaires n'est pas assez élevé pour qu'elle contribue à la production... Si les recettes des chaînes s'éparpillent, le financement diminuera d'autant. D'où la seconde question : quelle ressource lui substituer ? Tout le monde s'accorde, dans la cacophonie, sur la nécessité de préparer « l'après-télé ».

Danger n° 4
Le numérique sème la pagaille
Magie de la dématérialisation : abracadabra, disparue la pellicule, disparu le DVD... Le cinéma s'en remettra-t-il ? La VOD peine, pour l'instant, à remplacer la manne du DVD. Et la location d'une œuvre pour quelques visionnages ne rapportera jamais autant qu'une petite galette dans un boîtier... D'où l'idée de faire payer les fournisseurs d'accès à Internet (ou FAI) : c'est dans leurs tuyaux que circulent désormais les images qui bougent, et en qualité HD, s'il vous plaît. De quoi trouver du cash pour maintenir le système à flot ? Autre menace : qu'un géant étranger de la VOD — comme l'américain Netflix — inonde tout à coup le marché de produits frais, d'abord sans passer par la case salles, puis en contournant, d'une manière ou d'une autre, la législation existante. Le dernier Spielberg à prix fort, mais avant tout le monde, via le très très haut débit ? Une opportunité pour l'usager, une catastrophe pour le milieu...

Danger n° 5
L'Europe invalide le système français
« Pendant que notre village gaulois se déchire, nous risquons fort d'être encerclés et de voir l'irréductible exception culturelle réduite à néant », s'inquiète le patron du CNC, Eric Garandeau. En quelques années, Bruxelles la libérale est devenue la bête noire du cinéma français. Deux visions s'affrontent : un système de financement qui corrige les dérives du marché, et une zone de libre-échange où les biens et les services audiovisuels seraient en concurrence. Déjà, la Commission européenne a retoqué — à la demande de Free — l'idée de taxer les fournisseurs d'accès à Internet. Deuxième point de friction : la territorialité des aides publiques, qui, selon ­l'Europe, entraverait la concurrence. « L'UE veut appliquer aux industries cinématographiques sa version de la théorie du plombier polonais, explique Florence Gastaud, déléguée ­générale de l'ARP (société civile des auteurs-réalisateurs-producteurs). Mais, si les tournages se délocalisent, les ­régions françaises arrêteront de financer le cinéma ! » A terme, si une vision purement libérale de la culture triomphe, tout le système pourrait s'effondrer. La défense de l'exception française est désormais la seule bataille susceptible d'unir toute la profession : cela suffira-t-il ?

Source : TELERAMA / Mathilde Blottière et Aurélien Ferenczi
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