Un hôtel branché en plein centre de Bruxelles. Cela fait plus de trois ans que, d’attente de financement en réécriture du scénario, Edgar Marie espère ce moment : le premier jour de tournage de son premier long-métrage. « C’est une émotion comparable à… la naissance de mes enfants » s’enthousiasme-t-il quand Yvan, son assistant, l’interrompt : « Oriane – la maquilleuse – veut ajouter un tatouage de scorpion sur le bras de Marchal ». « Non » catégorique de Marie. Lui qui a coécrit la série « Braquo » et le dernier film d’Olivier Marchal, « les Lyonnais », le sait : le polar à la Marchal charrie son lot de clichés que le jeune réalisateur tient à éviter.

« J’ai envie de voir Olivier autrement qu’en cuir noir. Marchal confirme : « Edgar m’a dit : “Olive, on te voit toujours dans des rôles sombres. Moi, je te connais dans la vie, tu déconnes, t’ouvres ta gueule, t’es un amuseur de comptoir. Je veux aller vers ça.” Il cherche mon côté gamin ». Qui, sur le tournage, ne tarde pas à faire des siennes. « Belgique 1 ; France 0 », lance Marchal à la cantonade après que la sonnerie de portable d’un membre belge de l’équipe a interrompu une prise. Face à lui, Jacques Gamblin est à l’image de son personnage : discret. « C’est toujours un peu bizarre les premiers jours de tournage : d’un seul coup, on découvre 40 personnes, on fait comme si on travaillait ensemble depuis toujours alors qu’on ne connaît pas nos noms… Mais bon, là, je ne suis pas inquiet. On sent que ça va bien se passer. Le plateau est calme, efficace, ça va vite. Il faut que ça aille vite parce qu’on n’a pas beaucoup de temps. » Trente jours pour être exact, une broutille.

Premier plan : dans une chambre d’hôtel au design moderne, saccagée par les stigmates d’une nuit de débauche (cadavres de bouteilles, cendriers pleins, vêtements clairsemés), Marchal, nu sur le rebord du lit où dort une superbe noire, est réveillé par un coup de fil. « C’est bien de commencer par la scène de nu, concède l’acteur. Plutôt que d’y penser pendant tout le tournage, au moins, on est débarrassé. »

« Le jour attendra », ô surprise, se déroule le temps d’une nuit. Une nuit durant laquelle deux ex-amis de 30 ans et ex-rois de la nuit parisienne voient une erreur du passé ressurgir – en la personne d’un tueur nommé Serki (Carlo Brandt) – et les réunir de nouveau. Il y a Milan, le bon vivant, la tête brûlée. « Cul, alcool, coke, il s’est laissé happer par tous les travers de la nuit, explique Marchal. Ça a foutu sa vie de famille en l’air. On le prend à un moment où il est quasiment seul. » Et il y a Victor (Gamblin), le suiveur pragmatique, père et mari dévoué. « Il est pris entre deux feux, travaillé par des sentiments très contradictoires, note Gamblin. Soit il trahit son pote pour sauver son foyer, soit il l’aide à s’en sortir tout en sachant que ce n’est pas le bon moyen et qu’ils iront dans le mur. » Bien entendu, les rapports entre Milan et Victor vont s’inverser, chacun révélant ses zones d’ombre au fur et à mesure que l’étau se resserre. « C’est une histoire d’amitié, bousculée par la mécanique du thriller », résume le réalisateur. Schéma classique, ingrédients connus que les sources d’inspiration d’Edgar Marie rendent autrement alléchants.

D’abord, il y a son amour pour deux polars cassavetiens, donc pas comme les autres : « Mikey et Nicky », d’Elaine May, avec John Cassavetes et Peter Falk, et « Meurtre d’un bookmaker chinois ». « Un film fondateur pour moi, confie Marie. J’aime cette idée de traiter du vieillissement, du rapport d’un homme au temps qui passe dans un contexte de polar. » Et puis, il y a le parcours du réalisateur. Après des études de cinéma à la fac de Censier – dans la même promotion qu’Eric Toledano et Julie Gayet –, Edgar Marie rejoint le monde de la nuit « parce qu’il fallait bien bouffer » et gravit les échelons un par un : régisseur au Shéhérazade (la boîte où Ardisson enregistrait « Lunettes noires pour nuits blanches »), organisateur de soirées au Bus Palladium, gérant de deux salles en proche banlieue. « Au bout d’un moment, la nuit, l’alcool, les bastons, ça m’a gavé. J’ai tout plaqué, comme Victor dans le film. “De battre mon cœur s’est arrêté” venait de sortir et je vivais la même chose que le personnage de Romain Duris, essayant de quitter le milieu qui m’avait formé pour renouer avec ma passion. En plus, mon associé de l’époque ressemblait à Jonathan Zaccaï dans le film d’Audiard ! ». Par l’intermédiaire d’un ami commun, Cyril Hauguel (aujourd’hui producteur du « Jour attendra »), Marie rencontre Marchal, lui fait lire sa prose et se retrouve en charge du script des « Lyonnais ». Ils ne se quitteront plus.

A l’origine, « Le jour attendra » devait s’intituler « La nuit je mens », d’après la chanson de Bashung – ce qui ne fut pas du goût de sa veuve – et avait pour protagonistes deux trentenaires. Edgar Marie envisageait Jean Dujardin et Gilles Lellouche… avant qu’ils ne se lancent sur « les Infidèles ». « Je ne tenais pas spécialement à jouer dans le film, raconte Marchal, mais j’ai dit à Edgar : « Ces personnages, à 30 ans, ce sont juste deux connards de la nuit qui ont entubé un voyou pour sauver leur boîte et qui, maintenant, flippent pour leurs gueules. Ils ne me touchent pas. Par contre, si tes mecs ont 50 balais, qu’ils ont bâti un empire, qu’ils ont des femmes et des enfants et qu’ils sont scotchés à une époque révolue, c’est plus intéressant. » Indécrottable nostalgie marchalienne du bon vieux temps. « J’ai horreur du discours : c’était mieux avant », tempère Marie, plus attaché à évoquer le sentiment de perte et les mutations de la nuit parisienne. Pour le personnage de Milan, il s’est lointainement inspiré de Philippe Fatien, l’une des grandes figures du milieu dans les années 1990. « Les mecs comme Fatien, note-t-il, qui aimait vraiment la nuit, ont été remplacés par une génération de technocrates issus d’HEC. Le film joue de ce contraste entre les deux gars un peu moyenâgeux que sont Milan et Victor et la sophistication des lieux qu’ils traversent. »

Retour dans la chambre d’hôtel où Gamblin vient de rejoindre Marchal pour la scène des retrouvailles. Gêne, silences, contretemps. Le plan, filmé à l’épaule, suit Marchal-Milan. « J’ai pas de problème avec le fait d’avoir 50 ans mais avec celui de ne plus en avoir trente », lance-t-il à Gamblin-Victor qui, atterré par le spectacle, lui reproche son éternelle immaturité tandis qu’au second plan, la panthère glabre se tire du lit sans pudeur. Le chef-opérateur belge, Danny Elsen (« la Mémoire du tueur »), est au taquet : le peu de lumière qui éclaire la pièce rend la mise au point d’autant plus difficile que la caméra est en mouvement. Ambiance clair-obscur, coucher de soleil et néons colorés… On se croirait dans un film de Tony Scott. Edgar Marie, lui, cite « Drive » et « Shame », dont il cherche à retrouver l’atmosphère à la fois chaude et métallique, et le polar sud-coréen, dont il apprécie les ruptures de ton. Il promet même une bande-son électro composée de morceaux d’Apparat, C2C et autres artistes très recommandables. C’est pour ces associations bizarres, ses mariages contre-nature – la rugosité bonhomme de Marchal et la distance lunaire de Gamblin, l’héritage franco-marchalien et la stylisation néo-pop – que « Le jour attendra » excite la curiosité.

« Une nuit », « Nuit blanche »… Quand on lui parle des récents polars français concentrés sur une nuit, Edgar Marie nuance : « Dans ces films, ce sont des flics qui pénètrent ce milieu de la nuit. Chez nous, ce sont deux mecs de la nuit qui pénètrent un univers de polar. » A l’instar de « Nuit blanche », « Le jour attendra » s’est fait pour un budget minuscule (2, 6 millions d’euros) et en coproduction avec la Belgique afin de bénéficier du système de Tax Shelter – d’où un tournage entre Bruxelles (pour les intérieurs) et Paris (pour les extérieurs). Pour LGM, la société de production derrière « Cloclo », « Hollywoo » et tous les Marchal, ce n’était qu’un projet secondaire. Qui, au regard du premier montage, est en train de devenir un petit film de prestige et un prétendant sérieux à l’international. A l’AFM, le grand marché du film qui se tient début novembre à Los Angeles, Gaumont l’a déjà prévendu dans une petite dizaine de pays. Ne lui reste plus qu’à remplir ses promesses et briser la chaîne des échecs qu’ont jusqu’ici rencontrés les polars nocturnes précités en salles. Verdict le 24 avril prochain.

Source : Le Nouvel Obs / Nicolas Schaller
directeur de production producteur cinema television productrice tournage plateau comedien directrice