Curieusement, la première rencontre avec Gaye a lieu à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), dans les locaux d'une maison de production. « C'est comme ça », sourit-il.

« C'est souvent l'histoire d'un trajet, des quartiers chics vers la banlieue. »

Ce charismatique gaillard de 34 ans est « repéreur » spécialisé et « bosse depuis dix ans dans le cinéma ».

« A la base, on me prend pour le casting et la sécu. Maintenant, au sein de ma boîte [ESP-sécurité, ndlr], j'ai développé une branche spécialisée dans le cinéma. »

Aujourd'hui, l'équipe de la série « Engrenages », produite par Canal +, cherche une cité où tourner trois épisodes. « Il faut arriver à comprendre de façon très visuelle qu'il y a un dedans et un dehors », précise la réalisatrice, en quête d'une cité « où l'on sent le danger », avec « peut-être une plate-forme ».

Calmement, Gaye fait défiler sur son Mac des photos de cités pour cerner la demande de l'équipe : cité La Noue à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), cité de l'Etoile à Bobigny, cité des 4 Tours au Blanc-Mesnil, La Fouilleuse à Rueil (Hauts-de-Seine), etc. « Putain, quand même, les mecs qui ont construit ça... », soupire la réalisatrice.

Cherchez les tours

Les décors recherchés se ressemblent souvent. Pour de nombreux réalisateurs et producteurs, cité = tours.

« La plupart du temps, les réalisateurs cherchent des grandes barres… Il y en a de moins en moins. Les tours tombent, on réhabilite », explique Youssef, 32 ans, qui a appris le métier en commençant avec des clips de rap, puis au contact de Gaye et d'un repéreur professionnel.

A Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, il ne reste plus qu'une des deux tours de la cité Balzac, marquée en 2002 par l'immolation de la jeune Sohane.

De U2 aux « Beaux Mecs » de France 2

En 2008, la cité accueillait le groupe U2 pour leur film de 70 minutes, « No line on the horizon ».

Depuis, les tournages se multiplient : les équipes du feuilleton « Les Beaux Mecs » (France 2, 2011) ou du film « Nous York », suite de « Tout ce qui brille » (2010) avec Leïla Bekhti.

« On leur a trouvé les mêmes loges, les mêmes appartements », précise Youssef.

Plus loin, la cité Camille-Groult, a accueilli les tournages de « Tel père, telle fille » (2006) avec Vincent Elbaz, et des « Liens du sang » (2008) avec Guillaume Canet et François Cluzet.

« Monsieur le maire »

Youssef n'est pas peu fier d'avoir « déjà fait rentrer onze tournages à Vitry ».

« C'est sur, ça fait de la pub à la ville. »

A Vitry, Youssef connaît tout le monde. Pour le charrier, certains l'appellent « monsieur le maire ».

« Moins bien payés qu'un repéreur classique »

A Neuilly, la réalisatrice d'« Engrenages » détaille un peu le scénario : il est question d'une voiture de police arrivant dans une cité où a lieu un trafic.

« On ne sait pas comment ça peut être accueilli à l'intérieur de la cité... »

Tous les yeux se tournent vers Gaye.

« Ça, c'est notre boulot, en amont. »

Pour Guillaume, directeur de production, « Youssef et Gaye sont des fixeurs sans qui aucun tournage ne pourrait se faire en banlieue » :

« Ils ont un réseau important, connaissent les gens. Ils te disent si tel endroit c'est “ tournable ” ou pas. Ce qui est fou, c'est que ces mecs-là soient moins bien payés qu'un repéreur classique. »

Quand vient l'anniversaire des émeutes...

Un bon fixeur doit connaître « la mentalité de telle ou telle cité », ses conflits, ses fortes têtes et les gens qui tiennent les murs : « Le Val-Fourré, c'est pas Vitry ! » s'exclame Youssef.

Gaye connaît les lieux qu'il présente comme sa poche. Ou alors il connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un susceptible de le renseigner. Début novembre, il travaillait sur le tournage de « De l'autre côté du périph » (2012), de David Charhon avec Omar Sy, « un tournage de six jours à Clichy-sous-Bois », en Seine-Saint-Denis.

« C'était [le sixième] anniversaire des émeutes de 2005. Tout le monde avait peur. »

Les jeunes, « des millions dans les yeux »

Aux appréhensions des équipes de cinéma répondent celles des cités : l'arrivée d'un plateau de cinéma génère des fantasmes, la perspective d'argent facile et parfois des quiproquos.

« Souvent, les jeunes regardent les tournages avec des millions dans les yeux », raconte Gaye. Youssef :

« En plus aujourd'hui, les jeunes n'ont plus peur de rien. Ils se foutent de tout. Nous, dans les années 90, c'était pas la même chose. On volait des mobs et on allait faire les cons à la Foire du trône. Aujourd'hui, s'il fallait tourner la suite de “ La Haine ”, ça aurait pas été le même scénario. »

« Pas de cité où tu ne peux pas tourner »

« Ce qui compte, c'est la prépa », insiste Guillaume, le directeur de production. Gaye :

« Par exemple, sur le tournage de “La Commune” [Canal +, 2007] à Rosny-sous-Bois [Seine-Saint-Denis], un môme nous a volé les talkies-walkies, le dernier jour. Mais ils sont revenus. Ceux qui bossaient à la sécu étaient du quartier. »

Le fixeur reste convaincu qu'« il n'y a pas de cité où tu ne peux pas tourner » :

« Le risque, c'est que certaines productions pensent acheter la paix sociale en payant un référant. Mais dans une cité, si tu dis oui à tout, tu te mets en danger. Les mecs s'en rendent très rapidement compte. D'autres mecs arrivent et disent “pourquoi pas moi ? ”. »

« Si tu as un pépin avec un jeune... un truc se passe mal. Ils reviennent à cinquante. Qu'est-ce que tu fais ? » demande Youssef.

« On me demande souvent de doubler les équipes de sécurité », ajoute Gaye. « Il faut que ça se passe bien »

« Les fixeurs, tu es censé les écouter. Sinon, tu fais comme Besson à Montfermeil, et tu te fais cramer tes camions », ajoute le directeur de production.

En 2008, en Seine-Saint-Denis, le tournage de « From Paris with love », produit par Luc Besson, tourne mal. « Ils avaient cru bon de prendre des personnes qui gueulaient le plus. Seulement, derrière, il y a toujours une surenchère », raconte Gaye, flegmatique.

Dix voitures destinées aux cascades du film sont incendiées. Le tournage s'interrompt, « alors qu'ils avaient fait travailler plein de monde là-bas », commente Youssef. Finalement, les scènes seront tournées à Poissy.

Guillaume : « A partir du moment où tu arrives avec du matos, des humains, il faut que ça se passe bien. Il faut savoir parler, nouer le contact avec les gens. »

« De la médiation, plutôt que de la sécu »

Pour chaque tournage, Gaye prépare l'arrivée de l'équipe : « Je vais voir les parents, les enfants, pour leur expliquer ce qu'il va se passer. Ça veut dire aussi expliquer que je ne peux pas faire bosser tout le quartier. »

Un des secrets du métier consiste à faire « une embauche sur place » et à placer des habitants des cités à la sécurité, à la régie ou pour faire de la figuration, des petits rôles...

« Quand on peut prendre les mères pour assurer la restauration, on le fait. »

Gaye a appris à s'entourer « de gens fiables, respectables et respectés dans la cité. Des gens qui sont aimés et qui sont acteurs dans leur quartier ».

Un tournage en cité, « c'est de l'oxygène »

« On a aussi le rôle de grand frère », ajoute Youssef.

« On prend des journées pour apprendre aux jeunes à travailler sur un plateau. Ça fait rentrer des gens de l'extérieur. C'est de l'oxygène. »

Certaines villes ont bien compris l'intérêt d'accueillir des tournages. Bobigny par exemple n'en facture pas l'accueil en échange d'actions en faveur de la jeunesse.

La ville a ainsi accueilli dans la cité Karl-Marx, le tournage du film de Saphia Azzedine, « Mon père est femme de ménage ». Mais aussi « Panier de fraise » de Julien Abraham et « Après mai » d'Olivier Assayas.

Pour Guillaume, « si la prépa est bonne, c'est plus cool de touner en banlieue qu'à Paris. Tous ceux qui en ont fait l'expérience te le diront ». Gaye conclut : « A Paris, les gens sont plus durs. Ils en ont rien à foutre des tournages. En banlieue, ils se prêtent au jeu. Ils accueillent. »

Source : http://www.rue89.com
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