Respectivement âgés de 53 ans, 37 ans et 38 ans, ces hommes font partie d'une nouvelle génération de producteurs qui ne se contentent pas de trouver des fonds. Fini l'image du magnat à long cigare et souliers vernis, qui allonge les millions sans se soucier des questions artistiques. Du côté de Quad Productions, leur société, on chausse volontiers des baskets et on s'occupe beaucoup du contenu, justement. A commencer par le scénario, auquel ces associés portent une attention maniaque. Loin des comédies françaises paresseuses et vulgaires, du type Camping, mais aussi des cinéastes de la Nouvelle Vague, qui prônaient la prééminence absolue de la mise en scène et affichaient un certain mépris pour le scénario, les patrons de Quad vouent un culte à la "bonne histoire". Dans une époque imbibée de fictions, cadencée par la puissance narrative des séries télévisées, c'est la force de l'intrigue qui emporte le morceau.




"Notre seul objectif, encore plus que de faire un bon film, c'est de raconter au mieux une histoire", assure Laurent Zeitoun, scénariste de formation, qui a écrit L'Arnacoeur (2010), précédent succès produit par Quad - 3,8 millons d'entrées. Mais, attention, raconter n'est pas un simple divertissement, pas plus que le produit d'un seul cerveau, si créatif et génial soit-il : de leur point de vue, c'est une affaire de professionnels. Et de groupe. D'où l'atmosphère industrieuse qui règne dans les bâtiments de brique où siège Quad Productions, à Clichy (Hauts-de-Seine).

Spécialisée, à l'origine, dans les films publicitaires, la société, créée par Nicolas Duval Adassovsky en 1993, compte une trentaine de salariés. On y fait tout "à la maison", comme l'explique son fondateur, depuis les prémices du film jusqu'à la postproduction, effets spéciaux ou montage, notamment. Dans cette ancienne usine de roulements à billes, le décor est noir et rouge, sous la lumière mouchetée des multiples boules japonaises suspendues aux poutrelles métalliques du plafond (presbytes s'abstenir). Désordre raisonnablement maîtrisé, parfum de café, climat zen, population jeune. Mais quoi ? Pas d'accès handicapés dans l'entrée, où se succèdent trois volées d'escaliers, dont deux plutôt raides ! Et puis si, ouf ! Il en existe quand même un, par le garage. Au-dessus du bureau de la standardiste, une immense affiche d'Intouchables, barrée par le double sourire d'Omar Sy et François Cluzet.

C'est d'une ruche qu'il s'agit. L'endroit semble presque familial - Eric Toledano et Olivier Nakache, scénaristes et réalisateurs d'Intouchables, passent d'ailleurs le nez, en fin d'entretien. Unité de lieu et d'action. Tout est conçu pour que jamais le spectateur ne relâche son attention. Pour qu'il comprenne tout, sans se fatiguer. "Nous-mêmes, nous sommes d'abord des spectateurs", affirme Nicolas Duval Adassovsky. Des spectateurs enchantés, qui ont fait le tour des salles à la sortie du film, simplement pour "voir les gens regarder le film", assure Laurent Zeitoun, l'oeil brillant. "Comme on sait quelles scènes nous ont le plus frappés, on se retourne juste avant, pour regarder leurs visages, les entendre rire."

Nul n'est moins blasé que ces passionnés de cinéma, chaleureux, volontiers rieurs, enthousiastes. Ils ne se lassent pas d'évoquer les comédies qui les ont marqués, les leurs et celles des autres, les Michel Audiard, Billy Wilder, Philippe de Broca, Mel Brooks. De faire remonter à la surface des scènes de La Folie des grandeurs (1971) de Gérard Oury, ou de L'Emmerdeur (1973) d'Edouard Molinaro, avant de revenir, bien sûr, à celles de leur dernier-né, Intouchables. Dieu sait pourtant s'ils l'auront mâché et remâché, ce film dont le scénario a fait la navette pendant toute une année entre les scénaristes et eux. Mais c'est essentiel, observent-ils, quand on veut que le spectateur marche.

Or il est de plus en plus exigeant, ce spectateur. Ou, disons, de plus en plus avisé. Son pouls cinématographique bat à une vitesse nettement supérieure à celle d'autrefois. Plus question de lui infliger les fameux "plans d'installation", ces vues panoramiques par lesquelles débutaient souvent les films. Ni de lui faire des présentations en bonne et due forme, un personnage après l'autre, comme dans L'Aventure c'est l'aventure (1972) de Lelouch, par exemple : désormais, remarquent les producteurs, mieux vaut passer directement à l'action. Les personnages ne sont plus séparés de l'intrigue. "Il n'est pas nécessaire de dire les choses plusieurs fois pour qu'elles passent", explique Yann Zenou. "A l'écrit, on a tendance à répéter, ajoute Nicolas Duval Adassovsky. A l'image, il faut plus d'immédiateté. François Cluzet, qui est extrêmement instinctif, l'a bien senti. C'est lui qui a suggéré qu'on raccourcisse certains dialogues."

Bercé par plus de cent ans de cinéma, le public déchiffre les codes à toute allure : pour l'essentiel, il a déjà vu la plupart des grands canevas, des rôles, des genres, des situations. C'est un individu gonflé de récits, d'images, de schémas narratifs. Il s'agit donc de le surprendre en jouant avec les codes, puis de le garder au bout de son lasso, sans jamais lui permettre de s'éloigner. Encore moins de rêvasser. Deux secondes de trop, deux images et hop ! "L'impression d'efficacité s'évapore", note Yann Zenou. Au montage, il faut se résigner à sabrer, y compris de bonnes choses, pour adapter le rythme à ces nouvelles pulsations. Prenons par exemple la scène d'Intouchables où les deux héros font du parapente. L'un, Philippe (François Cluzet), tétraplégique à cause du parapente, précisément ; l'autre, Driss (Omar Sy), son garde-malade, jamais sorti de sa banlieue, novice dans ce sport. Les comédiens eux-mêmes se sont prêtés à l'exercice, sans doublures. La scène était belle, sinon vraiment drôle, les images de montagne somptueuses. Trop long, ont estimé les producteurs, qui ont poussé à la coupe. "Nous devons rester dans l'efficacité du récit, conclut Yann Zenou. On ne fait pas un documentaire."

A l'inverse, il y a des passages indispensables - question de dosage et d'équilibre narratif. Par exemple, celui dans lequel Driss retourne chez sa mère adoptive, en banlieue, après avoir passé un entretien d'embauche épique chez son futur patron. Sa "daronne" l'ayant mis à la porte, il se retrouve bientôt sur la dalle sinistre de son HLM, avec une bande de marginaux. Certains partenaires de Quad estimaient que cette scène risquait d'égarer le spectateur, de lui faire perdre le fil. En fait, ils avaient envie de revoir les héros ensemble le plus vite possible. Les producteurs et les scénaristes ont pris le parti de raccourcir la séquence, mais de la garder. "Elle était importante pour la constitution du personnage, analyse Laurent Zeitoun. Quand il retourne finalement chez celui qui deviendra son employeur, il porte un sac à dos. On doit pouvoir imaginer ce qu'il y a dedans."

Au sortir d'Intouchables, c'est finalement l'une des choses qui frappent le plus : le rythme du film, qui semble le rapprocher d'une forme d'efficacité à l'américaine. Les producteurs, pourtant, font la grimace quand on leur pose la question. Non, soutiennent-ils, le cinéma américain n'est pas leur principale source d'inspiration. Et pas un modèle, en tout état de cause. "Nous ne sommes pas dans cette fascination", souligne Nicolas Duval Adassovsky, avant d'indiquer que les bons films agissent sur eux, quelle que soit leur nationalité, argentine ou japonaise, coréenne ou italienne. "De plus, ce sont autant les clips, les pubs, les jeux vidéo qui imposent ce nouveau rythme que le cinéma proprement dit." Très soucieux de défendre le cinéma français, les trois hommes se félicitent de vivre une ère de renouveau, d'être "exposés" à des oeuvres de qualité. Lesquelles, par exemple ? "La Guerre est déclarée, de Valérie Donzelli, The Artist, de Michel Hazanavicius ou Polisse, de Maïwenn, répond spontanément Laurent Zeitoun : c'est un cinéma décomplexé, courageux."

Reste qu'aux Etats-Unis le travail sur les scénarios prend des formes souvent plus professionnelles qu'ailleurs. Et que cet intérêt pour l'élaboration scénaristique n'est pas sans influence. Laurent Zeitoun en sait quelque chose, qui a passé un an et demi à étudier la question, dans les ateliers d'écriture de l'université californienne d'UCLA. Il a souvent fréquenté les séminaires des papes du genre, John Truby ou Robert McKee. A l'époque de L'Arnacoeur, il avait même fait travailler Jeremy Donner, un scénariste américain, sur la première phase du projet. Cette intervention devait permettre d'accroître la dose de suspense et de tension. "En France, dans les années 1940-1950, le scénario était un vrai métier, affirme-t-il. Aux Etats-Unis, ça l'est resté. On l'enseigne comme la chirurgie ou le droit. Les cours balaient absolument tous les genres d'écriture et rassemblent des étudiants du monde entier. Mais la seule consigne, c'est de se débarrasser de la théorie aussi vite que possible."

Il y a fort à parier que Laurent Zeitoun aura bien retenu le conseil. Avec Yoann Gromb, son compère pour L'Arnacoeur, il a écrit le scénario du Plan parfait, film de Pascal Chaumeil, dont le tournage vient de s'achever. Une comédie inspirée par Le Sauvage (1975), inoubliable moment de grâce de Jean-Paul Rappeneau. "L'histoire n'a rien à voir, sourit Laurent Zeitoun, mais nous voulions retrouver les émotions que nous a procurées cette oeuvre."

Signe des temps, Le Sauvage est récemment ressorti après avoir été très longtemps introuvable. Même scénario, mêmes images délicieuses de Catherine Deneuve déjeunant sur une trappe, pendant qu'Yves Montand tambourine à la cave. Mais la version originale a bénéficié d'un nouveau montage, adapté à l'époque : nettement plus galopant.

Source : Le Monde - Raphaëlle Rérolle
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