C'est une drôle d'affaire que les magistrats du tribunal de commerce de Paris vont devoir juger. Non que les millions d'euros que se disputent les protagonistes leur fassent tourner la tête, car ils ont l'habitude de démêler les querelles de gros sous. Mais parce que, cette fois-ci, le dossier sur lequel ils doivent se pencher le 4 avril oppose des stars du grand écran. A l'origine du conflit : Rien à déclarer, le film de Dany Boon avec Benoît Poelvoorde qui fait actuellement un malheur dans les salles obscures. Sorti début février, il vogue vers les 10 millions d'entrées, ce qui le ferait entrer dans le hit-parade des plus beaux succès du cinéma français.

Thomas Langmann (à gauche), fils de Claude Berri, et le producteur Jérôme Seydoux (à droite) se déchirent autour des droits du dernier film de Dany Boon. © Mousse/Abaca-Nivière/Lydie/Niko/Sipa-Jacques Demarthon/AFP

Les juges vont devoir départager Thomas Langmann et Jérôme Seydoux. Les deux poids lourds de l'industrie cinématographique se déchirent depuis près de deux ans pour les droits de ce film. Producteur et réalisateur (à son actif, Mesrine, Astérix aux Jeux olympiques), Langmann, 39 ans, est aussi et surtout le fils de Claude Berri, mort le 12 janvier 2009. Ce dernier fut le "parrain" du cinéma français, réalisateur de Tchao Pantin ou de Manon des sources et producteur des films d'Alain Chabat, Jean-Jacques Annaud ou Maurice Pialat. Il fut aussi pendant près de trois décennies l'associé de Jérôme Seydoux, 76 ans, président de Pathé, géant de la production (Camping 2, Slumdog millionaire ou le dernier Polanski), propriétaire de centaines de salles, mais aussi l'une des plus grosses fortunes françaises. Langmann accuse Seydoux, l'ancien associé et ami de son père, de l'avoir spolié, lui et son frère Darius, de leurs droits sur Rien à déclarer et réclame devant la justice la modique somme de... 12 millions d'euros au titre de dommages et intérêts.

Le carton des Ch'tis

L'histoire commence il y a une dizaine d'années. A cette époque, Dany Boon est un inconnu. Claude Berri, qui assiste à l'une de ses pièces de théâtre, tombe sous le charme. Berri, qui a découvert des centaines de talents, a un pif incroyable : il tient son nouveau poulain. Il présente Dany Boon à son associé, Jérôme Seydoux. Ensemble les deux producteurs lancent la carrière du jeune acteur avec un premier film qui sort en 2006, La maison du bonheur (1 million d'entrées), un score plus qu'honorable. Le second film est immédiatement mis en chantier et sort en 2008. C'est Bienvenue chez les Ch'tis et 20 millions de Français se précipitent pour le voir !

Les trois hommes célèbrent leur belle association : aucun n'avait prévu un tel carton pour un film qui ne leur a pas coûté bien cher et leur rapporte au total plusieurs dizaines de millions d'euros. Au point que Berri et Seydoux acceptent de bonne grâce de réévaluer une partie des émoluments de Dany Boon (de les doubler, en fait) en échange d'une option sur le prochain film que l'acteur imagine déjà (il s'agit de Rien à déclarer). C'est à cette époque que naît le conflit. Selon nos informations, Jérôme Seydoux estime que cette option n'a été accordée qu'à Pathé et que, Claude Berri étant décédé, il n'a pas de comptes à rendre à ses héritiers.

Témoignages ambigus

Langmann ne voit pas les choses de cette façon. Il estime que la société de son père (dont il est l'héritier avec son frère) est détentrice de cette option à parité avec Pathé. Il avance aussi cet argument devant les juges : les sommes accordées à Dany Boon en échange de l'option ont été prélevées sur le budget de Bienvenue chez les Ch'tis. Ce droit appartient donc pour moitié aux héritiers Berri. Deux mois après la mort de celui-ci, avant même le premier tour de manivelle sur Rien à déclarer, Langmann se manifeste d'ailleurs par courrier auprès de Pathé pour participer au financement du tournage, "en mémoire de son père", dit-il à ses proches. Une proposition restée lettre morte.

Selon nos sources, pour appuyer leurs positions, les deux parties ont sollicité plusieurs témoignages. Et ceux-ci sont ambigus. L'ancien agent de Dany Boon (il en a changé depuis) a ainsi produit deux récits contradictoires des tractations entre l'acteur et ses producteurs, l'un plutôt favorable aux héritiers de Berri, l'autre à Pathé. Comme s'il ne voulait se fâcher ni avec les uns ni avec les autres (il a refusé de répondre au Point).

Les langues se délient

Derrière ce conflit, plusieurs autres remontent à la surface. Et notamment le contentieux concernant la production (par Pathé) du film Astérix aux Jeux olympiques, coréalisé par Thomas Langmann, qui a coûté la bagatelle de 78 millions d'euros (ce qui en fait le film français le plus cher de l'histoire), ou d'autres querelles financières sur le film Bienvenue chez les Ch'tis.

Dans le milieu du cinéma, les langues se délient. Mais anonymement. Certains trouvent l'attitude de Pathé et de son patron particulièrement injuste (ces trente dernières années, c'est Claude Berri qui a apporté l'essentiel des projets à Pathé). D'autres expliquent l'attitude de Langmann par les difficultés financières qu'il rencontrerait. Et rappellent que, il y a quelques jours, le fils de Claude Berri a renoncé à faire une dotion d'une partie de la collection de tableaux de son père au Centre Pompidou et choisi une offre bien supérieure.

No comment

Sollicités par Le Point, les trois protagonistes, Langmann, Seydoux et Dany Boon, s'étranglent lorsqu'on évoque cette querelle de gros sous qui pourrait entacher le beau succès de Rien à déclarer. Mais aussi et surtout leur image. "Dany ne souhaite pas s'exprimer sur cette affaire qui concerne la société Pathé et La Petite Reine" (la société de Langmann), explique l'un des proches de l'acteur qui oublie au passage de rappeler que Dany Boon est, depuis peu, membre du conseil d'administration de Pathé, et donc dans le "camp Seydoux". Marc Lacan, le directeur général de Pathé, n'est guère plus loquace : "No comment ! La justice tranchera", explique le second de Jérôme Seydoux.

Quant à Thomas Langmann et ses avocats, ils ont adopté la même stratégie : pas question de lever le voile sur les petits secrets de l'industrie du cinéma française. Le linge sale se lave en famille. Et comme le cinéma français est une grande famille...

Source : Le Point / Romain Gubert
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