Sa voix grave à la brusquerie rêveuse et ses mots choisis avec élégance vous embarquent déjà vers des villes lointaines, des maisons perdues, des silences troubles, des cœurs tourmentés. On retrouve toujours avec bonheur chez Nicole Garcia ce sens du romanesque assez rare dans le cinéma français. «Un romanesque fiévreux», aime-t-elle préciser. LE FIGARO. - D'où vous vient ce goût du romanesque?

Nicole GARCIA. - C'est vrai que c'est plutôt anglo-saxon. J'aime m'exprimer à travers des histoires, construire des personnages autres que moi à partir de thèmes qui m'habitent. Un balcon sur la mer, pour moi, c'est comme un thriller de sentiments. J'ai voulu lui donner une tension. Une étrangère blonde et élégante arrive, un peu comme une femme fatale. Et un homme va être obligé d'enquêter sur elle et sur lui-même.

C'est une histoire d'amour, de souvenirs et de pièges de la mémoire…

Derrière ce couple d'adultes passent beaucoup de petites filles…

Oui, comme des signes. Ce film est plein de petites filles, à l'âge où se forgent leurs rêves, leurs émotions. Déjà, elles ont reçu leurs premières blessures. Qu'en feront-elles, de ces rêves et de ces blessures? Elles amènent le thème de la place, auquel j'ai toujours été très sensible. La place qu'on occupe, celle qu'on voudrait. Et s'il y a deux petites filles pour la même place? Enfant, on ne se pose pas la question: on la vit. Je l'ai vécue très intensément.

Pourquoi était-ce si important?

Peut-être parce que je vivais au milieu d'adultes qui parlaient peu, donnaient peu de clefs. Être actrice, c'est peut-être se donner un double qui a une meilleure place que la sienne. Je rêvais d'être actrice comme quelque chose de plus grand que moi. Cette place-là me semblait la mienne, et la seule mienne. Celle qui allait restaurer toutes les autres. Je sentais que ma vie devait se construire ailleurs. De l'Algérie, je me suis presque sauvée. Je suis partie avant les rapatriés, comme si la grande histoire m'avait fait devancer l'appel.

Le film ramène les personnages à Oran, leur ville et votre ville d'enfance. Pourquoi?

L'enfance est un pays perdu. Et quand on est d'Algérie, c'est un pays deux fois perdu. Toute une société est morte dans la violence. Et la communauté des Français d'Algérie n'a reçu en arrivant en France que de l'opprobre. On les considérait comme les parias de l'histoire algérienne. Il en est resté une sorte d'omerta. Il ne fallait plus en parler, de l'Algérie. Le personnage de Jean représente cela: il a occulté tous ses souvenirs d'enfance.

Un balcon sur la mer n'est donc pas seulement un retour vers le passé, mais sur cette mémoire interdite de l'Algérie française, cet oubli imposé par l'exil.

Je voulais raconter l'histoire d'un homme à la mémoire fragmentaire, troublée, qui se trouve poussé par des vents venus de son enfance. J'ai traité les flash-backs comme des coups de mémoire qui surgissent soudain. C'est maillé dans le récit, comme des traces archaïques qu'on porte en nous à jamais.

C'est ainsi que vous le vivez?

L'Algérie a beau être loin, il y a en moi des traces sensibles et sensuelles du Maghreb. La douleur de l'exil est une blessure que j'ai reçue en héritage, de mon père surtout, plus que je ne l'ai éprouvée moi-même, ne rêvant que de Paris et du Conservatoire. Mais j'ai toujours du mal à parler de l'Algérie directement. Le mutisme est là. Il faut faire des détours. J'avais d'abord songé à tourner le film au Liban, ou en Afrique, dans une terre de violence et de chaos que je n'aurais pas nommée.

Qu'est-ce qui vous a fait choisir Jean Dujardin?

Même dans sa fantaisie, j'avais senti qu'il savait ce que voulaient dire le doute et la mélancolie, l'engagement amoureux, aussi. Je lui disais simplement: ne joue pas, sois.

Et Marie-Josée Croze?

Je cherchais un personnage qui puisse être à la fois solaire et blessé, capable de porter un romanesque dont elle n'a pas vraiment les moyens. Ça se construit, un couple de cinéma, et c'est une chose qui me passionne. Elle porte bien l'énigme du double. C'est comme une trace mnésique, brouillée. On l'a vue déjà, peut-être, mais où, mais quand?

Source : Le Figaro - Marie-Noëlle Tranchant
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