Cineuropa : Canal + est un moteur du financement de la production cinématographique française. Quel sera votre volume final de préachats 2010 et quelles sont les tendances de la production ?

Manuel Alduy : Le volume de préachats 2010 est de l’ordre de 125 films pour Canal + et d’une quinzaine pour TPS en première fenêtre de télévision payante. Sur ces 140 films, CineCinema en acquiert une centaine en seconde fenêtre. Pour les tendances, nous avons toujours un cinéma français très diversifié, qui n’a plus de tabous sur les sujets ou sur les genres : beaucoup de longs d’animation, du polar ou du cinéma d’action, toujours autant de films d’auteur, un petit peu moins de comédies (même si le genre n’est pas délaissé), des biopics, des longs métrages documentaires... Cette année, il y a eu moins de très gros films français (sept préachats en 2010 de films supérieur à 15 M€ de devis contre 10 ou 11 les années précédentes) et un certain tassement de la production. Nous avons préacheté davantage de films du milieu (entre 4 et 7 M€ de devis) qu’en 2009. Et dans le cadre de la clause de diversité (17 % de notre enveloppe française à dépenser dans des préachats de films inférieurs à 4 M€ de devis), nos préachats 2010 sont à 510 000 euros de moyenne par film, notre record sur les six dernières années.

La baisse depuis 2009 du niveau global des investissements dans la production française vous met-elle davantage sous pression ?

Il y a une pression assez forte que l’on peut illustrer par deux chiffres. En 2010, le devis moyen des films que nous avons préachetés a baissé d’environ 20 % à 6 M€ alors que notre préachat moyen n’a que légèrement baissé de 5 % à 1,35 M€. En proportion des devis, nous sommes donc à un niveau plus élevé que l’an dernier. Cela traduit bien le tassement des devis induit par une certaine difficulté de financement et en parallèle la pression qui se porte sur nous pour maintenir un niveau de préfinancement par film très significatif. Cette évolution ne peut pas être pérenne sur le long terme car cela revient à faire porter une part plus grande du risque de préachat uniquement sur les épaules de Canal +.

Vous avez personnellement contribué il y a quelques années à stimuler la production de films d’angoisse et d’horreur. Où en est cette idée ?

La porte est toujours ouverte aux films français de ce type. Mais nous avons constaté une baisse du nombre de projets présentés et ces films ont toujours les mêmes difficultés à trouver les financements nécessaires. Nous avons donc un peu élargi nos critères de sélection et nous portons une attention plus grande à des films d’initiative française non francophones comme par exemple Territoires d’Olivier Abbou, alors que jusqu’à présent nous essayions de rester centré sur des films d’expression française. On s’adapte !

Vous avez déclaré que les films préachetés par Canal + avaient d’abord besoin d’une bonne exposition en salles. Que pensez-vous des difficultés auxquelles sont confrontés nombre d’entre eux à ce stade ?

Quand nous décidons d’aller sur un film, nous estimons qu’il doit avoir une distribution cohérente avec son économie. Nous n’avons pas envie d’ajouter au risque inhérent au préachat sur la promesse de succès (critique ou public) du film, un risque aggravé de distribution. Aujourd’hui, la situation est un peu paradoxale : il y a beaucoup de distributeurs en France, donc nous n’avons aucune difficulté à trouver nos 140 préachats parmi des films ayant déjà des distributeurs, mais le revers de la médaille est que le nombre de films sortis en salles est très important avec beaucoup d’échecs et de fragilité en conséquence. Si un certain nombre de distributeurs venaient à disparaître, cela pourrait être gênant pour nous car un film que nous que nous avons décidé de soutenir et que préachetons doit avoir un distributeur qui va le "marketer" le premier auprès du public.

Quid du préachat des films européens non nationaux ?

Nous préachetons très peu de films européens qui ne sont pas d’initiative française et ce sont en général ceux de grands auteurs comme Lars von Trier, Almodóvar, Alex de la Iglesia… C’est rarissime car ces films non nationaux sont quand même censés trouver leur préfinancement dans leurs pays d’origine. Les acheter ensuite, c’est une autre affaire. Notre vocation est de soutenir le préfinancement de la production française (en langue française ou non). Nous pourrions d’ailleurs ne faire aucun préachat de films français non francophones car nos obligations en la matière sont nulles, mais nous le faisons quand même pour avoir des films.

Sans préjuger de l’issue des négociations en cours, la décision d’Orange de "céder" ses chaînes de cinéma ôte-t-elle une épine du pied à Canal + ?

La présence d’Orange n’était pas vraiment une épine. Elle a créé une petite surenchère artificielle pendant un temps sur un quarteron de films français. Mais fondamentalement, nous n’avons pas investi moins, ni tiré nos prix vers le haut sur certaines catégories de films au détriment du volume de films préachetés. Il y a suffisamment de projets pour tout le monde et sur le cinéma français, cela n’a pas vraiment été un enjeu. Cela a un peu tiré les prix vers le haut sur le cinéma américain dans un contexte particulier où il a plus de difficultés à trouver une diffusion télévisuelle tout court : cela allait donc un peu à contre-courant. Maintenant, Orange a décidé de trouver un partenaire pour partager les risques de cette activité. La France est un petit pays et peu de pays arrivent à avoir deux plates-formes concurrentes de télévision payante fondées sur le cinéma et/ou le sport.

Source : www.cineuropa.org / Fabien Lemercier
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