En exergue du film de Xavier Beauvois, Grand Prix du Festival de Cannes 2010, ce verset de la Bible : " Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut [...]. Vous tous pourtant vous mourrez comme des hommes. " Des hommes et des dieux " s'inspire librement " (et le film est aussi libre qu'inspiré) des derniers mois de la vie des moines de Tibéhirine, dans une Algérie livrée au chaos où règne l'état d'urgence. En 1996, sept d'entre eux sont enlevés par le Groupe islamiste armé (GIA). Et décapités. Rarement tragédie aura-t-elle trouvé pour la raconter, pour en restituer l'horreur et l'absurdité, une main aussi légère, un coeur et un esprit aussi ouverts, un talent aussi fervent. Avec son scénariste Etienne Comar, ayant eu l'humilité de s'entourer d'un " conseiller monastique ", mais sans l'ambition d'évangéliser quiconque, Xavier Beauvois nous emmène, nous entraîne au plus profond du mystère d'un sacrifice consenti, nous enchaîne en totale empathie à ces moines cisterciens tellement chez eux en terre musulmane. Les travaux et les jours, les prières et les chants, les joies et les doutes. Tout est magnifiquement incarné par des acteurs en état de grâce. Lambert Wilson, le supérieur, émacié, intense, Michael Lonsdale, frère Luc, le vieux médecin facétieux, bloc bourru d'humanité, et les autres... Des étrangers sont égorgés non loin du monastère. L'armée propose une protection aux moines, ils refusent. Les terroristes leur demandent de l'aide, ils soigneront un de leurs blessés, on verra ce corps allongé, mais pas de frime esthétique. On pousse les frères à partir, ils sont tentés, s'interrogent, un à un, mais l'attachement à leurs " frères musulmans " est telle, et leur existence séculière si lointaine. Leurs psaumes alors, ces paroles anciennes, deviennent terriblement prophétiques, qui parlent de " s'aimer jusqu'à la fin ". Ni partisan ni doloriste, ni complaisant ni prosélyte, le nombre d'écueils que parvient à éviter Des hommes et des dieux est incroyable. Ainsi cette scène, sur le papier infaisable. A l'écran, bouleversante. C'est le dernier repas. Un frère apporte du vin. S'élève alors, baignant cette cène, ample et incongrue, la musique du Lac des cygnes de Tchaïkovski, sortant d'un vieux poste de radio. La caméra s'attarde en gros plans sur le visage de chacun de ces hommes qui sait qu'il va mourir, qui savoure et à la fois abandonne toutes les beautés du monde...



" Des artistes de l'amour "

Qu'il y apparaisse comme comédien ou pas, de Nord au Petit Lieutenant, de N'oublie pas que tu vas mourir à Selon Matthieu, Xavier Beauvois a toujours mis dans ses films beaucoup de lui-même, s'appuyant sur une solide assise documentaire. Evidemment particulièrement sensible dans Des hommes et des dieux. Mais la religion ? Là en fait ne semble pas être la question. " J'ai été élevé en bon petit catho par des parents socialistes, dit-il. Le catéchisme, la messe, c'était très dur. " Il voit les frères comme " des aventuriers, des artistes de l'amour ", il fait déclarer par l'un d'eux : " Les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu'ils le font par conviction religieuse. " C'est de Pascal...

Xavier Beauvois parle de ses acteurs, il connaissait leur carrière, ce qu'il voulait, c'était leur parler, sonder leur ego, ou plutôt se rassurer sur leur absence d'ego. Il n'y a pas eu de lecture collective du scénario comme cela se fait souvent, pas d'essais non plus, ce qui est rare. " Je leur ai dit, vous allez faire un petit stage à l'abbaye de Tamié, et puis vous allez chanter ensemble. Pas dans une salle de répétition. Dans une église. Un lycée de Neuilly nous a prêté sa chapelle. Ils ont chanté ensemble, et les liens se sont créés. Je leur ai donné rendez-vous au Maroc. Lorsque nous sommes arrivés, il pleuvait des cordes. Le lendemain, premier jour de tournage, le soleil resplendissait. C'est allé comme ça jusqu'à la fin. " Ainsi, permettant cette dissolution, cette disparition fantomatique des frères dans un paysage blafard, s'est-il mis à neiger brièvement, opportunément. Ainsi les villageois alentour se sont-ils révélés d'excellents figurants, heureux de participer. " A une exception près, les jeunes gens chargés de représenter les "barbus" sont venus me voir très stressés, se souvient Xavier Beauvois. Leur statut, même fictif et provisoire, les handicapait gravement auprès des jeunes filles, ils se sont rasés avec délectation ! "

On ne sait toujours pas qui a exécuté les frères. La radicalité des islamistes ? Une bavure de l'armée ? Xavier Beauvois ne conclut pas, même s'il penche pour la seconde hypothèse. D'une scène, très forte. Les frères sont en train de chanter. Soudain au-dessus d'eux, couvrant la douceur de leur choeur, le vrombissement méchant d'un hélicoptère. Le chant alors, dérisoire et héroïque, se fait plus fort, tentant en vain de lutter contre le vacarme militaire... Lorsqu'on le félicite, lorsqu'on salue la beauté de sa mise en scène, Xavier Beauvois élude, tempère : " J'ai essayé d'être intelligent, pas intellectuel. J'ai essayé d'écouter mon film, d'être le plus honnête possible, et le plus simple aussi. " Il avoue avoir eu un moment l'intention de faire fabriquer les têtes coupées des moines à partir du moulage des visages des acteurs. Il y a renoncé " pour éviter d'infliger cette vision aux familles des pères ", mais aussi parce que cela allait à l'encontre de ce qu'il espère de son film. " Poser une petite pierre de tolérance, surtout en ce moment où, à cet égard, se répandent ici des odeurs de plus en plus nauséabondes. " La petite pierre est posée. Xavier Beauvois est chez lui, en Normandie. Les protagonistes de son film sont encore dans sa vie. Il vous parle au téléphone et dit : " Je dois vous quitter, il y a un terroriste, là, qui vient de rentrer avec son chien, et un moine qui m'attend au jardin. " Beaucoup trop pompeux pour un film qui l'est si peu, mais c'est vrai : ce que véhicule, ce qu'a réussi Des hommes et des dieux est miraculeux.

Des Hommes et des dieux, de Xavier Beauvois. En salles le 8 septembre.

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Source : Marianne - Danièle Heymann



Casting
Lambert WILSON
Michael LONSDALE
Olivier RABOURDIN
Philippe LAUDENBACH
Jacques HERLIN
Loïc PICHON
Xavier MALY
Jean-Marie FRIN
Sabrina OUAZANI

Producteurs exécutifs
Martine CASSINELLI - Frantz RICHARD

Production
WHY NOT PRODUCTIONS - ARMADA FILMS - FRANCE 3 CINEMA

Scénario
Xavier BEAUVOIS - Etienne COMARD

Réalisation
Xavier BEAUVOIS

Equipe technique
Directrice de la photographie - Caroline CHAMPETIER
1er assistant réalisateur - Guillaume BONNIER
Chef décorateur - Michel BARTHELEMY
Monteur - Marie-Julie MAILLE
Costumière - Marielle ROBAUT
1ère assistante opérateur - Carole ARDOIN