Le schéma est vieux comme le monde : un homme rencontre une femme, ils se croisent, se trouvent sans se chercher, se séparent sans se quitter ou s'ignorent sans cesser de s'aimer. Banale et exceptionnelle comme l'est toute histoire d'amour, unique et démultipliée. C'est avec ce postulat absurde et nécessaire qu'Éric ­Rohmer s'est placé pendant des années derrière une caméra pour construire patiemment, obstinément, une œuvre linéaire et cohérente comme un écrivain aurait écrit un roman divisé en chapitres. Au milieu de plus de vingt-cinq longs-métrages, on peut ainsi dénombrer, comme des pépites ordonnées dans un écrin, six contes moraux, six comédies et proverbes et quatre contes de saison.





D'abord critique aux Cahiers du cinéma et réalisateur de séries pédagogiques pour la télévision, cet intellectuel discret jusqu'à la timidité (il cachera son vrai nom, Maurice Schérer, sous un pseudonyme) abordera le cinéma au début des années 1960 d'une façon résolument personnelle. Après avoir participé à un court-métrage signé de son ami Jean-Luc Godard, Tous les garçons s'appellent Patrick, en 1958, il se lance dans un premier long-métrage, en 1959, avec Le Signe du lion, un film avec l'acteur américain Jess Hahn qui tourne avec humour autour des pièges du hasard. Puis, il réalise plusieurs courts-métrages dont deux, La Boulangère de Monceau et La Carrière de Suzanne, seront l'amorce d'une série. En 1962, il décide de filmer à la suite ces six contes moraux qui abordent chaque fois le même thème avec plusieurs variations : un homme pense à une femme, en rencontre une autre, mais reste toujours fidèle à la première malgré la tentation.

On ne touche pas à la chair

Avec une intrigue aussi épurée et des personnages clés aussi classiques (le narrateur, l'élue, la séductrice plus ou moins accidentelle et des comparses), Rohmer redessine les contours torturés de la carte du Tendre en simplifiant et en expliquant les aléas et les entrelacs du sentiment. Mais surtout, cet écrivain et cinéaste filme chaque fois une chanson de geste miniature où le ­sentiment sert de tendre épopée, illustre la vertu et pose une morale à l'épreuve du hasard et des coups de cœur.

Quand, en 1967, le cinéaste réalise La Collection­neuse, toujours méthodique et précis, il lui attribue le numéro quatre dans l'ordre établi de ses contes moraux. À l'époque, deux ont vu le jour avec ses deux premiers courts-métrages, et le troisième, Ma nuit chez Maud, ne sortira qu'en 1969 et finira de consacrer Rohmer auprès du grand public. Chaque fois, le ton peut y paraître désuet parce que pudique, agaçant parce que bavard, et les héros, très contemporains, ont toujours quelque chose d'intemporel sans tomber dans la stylisation. C'est tout l'art de Rohmer qui analyse un état en décrivant une situation et s'inscrit dans une époque qui les embrasse toutes en échappant à ses clichés. L'analyste, esthète du sentiment, et le littéraire amoureux des mots est aussi un entomologiste qui continuera à regarder au plus près ses personnages en quête d'histoire qui ne deviennent des héros que pour raconter la leur. Ainsi, Le Genou de Claire et L'Amour l'après-midi cloront ses contes moraux.

Ensuite, il s'offre une parenthèse littéraire en faisant une adaptation de Kleist, avec La Marquise d'O, et de Chrétien de Troyes, avec Perceval le Gallois, où on reconnaît deux débutants, Arielle Dombasle et Fabrice Luchini, traversant à cheval des décors stylisés en studio reproduisant la maladresse de perspective des miniatures médiévales. «J'aime bien me situer dans l'anodin, et, à l'intérieur, j'aime introduire une situation assez tendue qui évolue dans le comique plutôt que dans le tragique», explique le cinéaste, qui se lance dans une nouvelle série, avec ses comédies et proverbes, ouverte par La Femme de l'aviateur et refermée par L'Ami de mon amie.

Ici encore, des couples se croisent, se frôlent sans se réunir, se découvrent sans se connaître autour d'une phrase. Pour Pauline à la plage, par exemple, où apparaissent Arielle Dombasle en sirène babillant et la saine ingénue Amanda Langlet, il pose trois femmes à l'opposé face à trois hommes, un adolescent qui joue involontairement les amoureux prétextes, un ex-fiancé toujours épris et un séducteur désabusé. Mais, dans l'arithmétique du sentiment, trois et trois ne font pas forcément six. De même, Rohmer n'a pas son pareil pour percevoir le souffle des autres. Il saura le rendre dans la légèreté de 4 Aventures de Reinette et Mirabelle ou la gravité imperceptible des Nuits de la pleine lune. Et comme ce pédagogue déguisé en moraliste a toujours besoin d'ordre ou au moins d'un fil rouge qui traverse son œuvre pour la relier dans une cohérence intime, il s'attaque avec la même obstination à quatre contes de saison après avoir réalisé un téléfilm en forme de marivaudage ludique, Les Jeux de société. Si, en hiver, il filme calmement l'amour fou et l'hésitation d'une femme qui vacille entre deux hommes, l'intello et le pragmatique, il poursuit toujours une vérité morale avec une amoureuse en attente qui tente de réinstaller ses sentiments dans le désir des autres. En revanche, en été, il inverse les rôles. Sur la plage de Dinard, il accompagne la nonchalance policée de Melvil Poupaud, presque étranger aux élans qu'il suscite chez trois filles, Margot, la tendre amie qui console, Solène, l'allumeuse égoïste, ou Léna, la femme de rêve qui va et vient.

Même s'il y a des corps dénudés, des mains qui se frôlent, des bouches qui s'esquivent, des corps qui s'enlacent furtivement, on ne touche pas à la chair chez Rohmer. Mieux, on en parle, on l'effleure, on titille le cœur, on taquine l'esprit ou on froisse la morale. En ce sens, le moraliste est aussi un esthète, et l'es­thète, parfois, peut faire preuve de perversité. En 1981, l'auteur se tourne vers tout autre chose quand il réalise L'Anglaise et le Duc. Côté technique, à l'instar de ce qu'il avait fait pour Perceval, il reproduit le décor du XVIIIe siècle, cette fois avec des effets numériques qui intègrent ses personnages dans des tableaux reproduisant des paysages et monuments d'époque. Côté histoire, il ose confronter une Écossaise monarchique à un duc d'Orléans gagné aux idées révolutionnaires, ce qui fera grincer des dents une certaine critique qui l'accusera d'être réactionnaire. À 80 ans passés, Rohmer, pédagogue, historien et perfectionniste, réalise encore un film rare, intelligent et précis. Trois ans plus tard, avec un sujet et un style radicalement différents, il ­signe Triple Agent, un film sur l'espionnage inspiré d'un fait authentique : un ­général russe blanc avait fait enlever par les Soviétiques le général Miller, en septembre 1937. Et là encore, il tente de retrouver les incidences d'un conte moral.

Enfin, sorti en septembre 2007, Les Amours d'Astrée et de Céladon, d'après le roman d'Honoré d'Urfé, œuvre à la fois désuète et lointaine, est à part dans l'œuvre de Rohmer. Dans une Gaule réimaginée par le XVIIe siècle, il transpose et ressuscite un texte et un auteur oubliés. Une fois encore, comme il l'avait fait dans Perceval le Gallois, le cinéaste a osé se rester fidèle à lui-même en l'étant au sujet sur lequel il pose son regard. Une manière de testament.

Source : www.lefigaro.fr
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