«J’ai le sentiment d’avoir raconté l’histoire d’un type qui a protégé un Juif dans sa cave, en 1943.» Pour avoir fait cette confidence à la Voix du Nord, à propos de son film Welcome qui sortira demain sur les écrans, le réalisateur Philippe Lioret s’est attiré les foudres d’Eric Besson. Samedi, le ministre de l’Immigration a jugé, sur RTL, que le cinéaste «a plus que franchi la ligne jaune […] lorsqu’il dit que "les clandestins de Calais sont l’équivalent des Juifs en 43"».Pour Besson, «cette petite musique-là est absolument insupportable».«Suggérer que la police française, c’est la police de Vichy, que les Afghans sont traqués, qu’ils sont l’objet de rafles… c’est insupportable», a-t-il insisté.

Le film de Philippe Lioret raconte la rencontre entre Simon, maître nageur interprété par Vincent Lindon, et Bilal, adolescent irakien en situation irrégulière décidé à rejoindre sa petite amie en Angleterre depuis Calais. Ayant échoué dans sa tentative de passer la Manche caché dans un camion de marchandises, Bilal a décidé de tenter la traversée à la nage, un dangereux périple que Simon veut le dissuader d’entreprendre. Touché par la détermination du garçon et désireux de ne pas sembler lâche aux yeux de Marion, son ex-femme, Simon prend le parti du jeune Irakien. Il découvre alors la réalité du sort des clandestins qui errent sur le littoral, et le racisme dont ils sont l’objet. L’engagement du maître nageur lui vaudra des ennuis avec la justice.

Philippe Lioret se défend d’avoir voulu faire un brûlot. Il a juste voulu «mettre le doigt où ça fait mal». «Si demain, vous voulez rendre service à un mec qui n’a pas de papiers, vous tombez sous le coup d’une "aide à la personne en situation irrégulière"», s’indigne-t-il. Ajoutant que «c’est aujourd’hui que ça se passe, pas en 1943. Et c’est à 200 km de Paris». En déplacement à Calais, le 27 janvier, peu après sa prise de fonction, Eric Besson avait constaté les conditions «indignes» dans lesquels subsistent les clandestins. Il avait promis de «rendre étanche» la zone portuaire ainsi que les quais d’embarquement d’Eurotunnel afin de dissuader les candidats à l’émigration vers l’Angleterre.

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"Welcome" : le maître-nageur dans le grand bain des migrants

Un autre beau film de Michael Winterbottom racontait l'odyssée d'un adolescent fuyant la guerre pour l'Angleterre, il s'appelait In this World, "dans ce monde". Ce beau film-là, réalisé par Philippe Lioret, pourrait s'appeler "dans ce pays". Lioret a porté son regard sur la dernière étape des clandestins qui veulent gagner Londres et s'entassent sur le rivage de la mer du Nord, en France, à Calais.

Dans la ville des Bourgeois et de la dentelle se joue depuis la fermeture du centre de Sangatte en 2002 un drame sans fin, dans lequel les migrants attendent des jours, des semaines, des mois, dans la misère et la persécution, le moment de risquer leur vie pour passer le Channel.

Cette tragédie, il suffit de lire les journaux ou d'aller au cinéma pour la connaître. Mais comment la faire voir ? Welcome raconte bien l'histoire de Bilal, adolescent kurde qui a fui Mossoul (Irak) pour échapper aux attentats et à la guerre larvée, et surtout pour retrouver la fille qu'il aime, partie pour Londres. Et c'est à travers les yeux d'un homme ordinaire, un Français moyen, que Lioret la dévoile, la fait partager.

LA MANCHE À LA NAGE

Simon (Vincent Lindon) est maître-nageur à la piscine municipale de Calais. Un quinquagénaire que sa femme est en train de quitter. Marion (Audrey Dana) milite dans une association qui tente d'atténuer le dénuement des migrants, engagement auquel Simon a opposé une indifférence que seule la perspective du départ de sa femme va déchirer.

Le déclic qui fait que Simon s'attache au destin de Bilal, venu lui demander des leçons de crawl, tient plus au désir de se rapprocher de sa femme qu'à des considérations politiques ou éthiques.

Le projet insensé de Bilal est de traverser la Manche, jusqu'à Douvres, à la nage, et Simon le fait bientôt sien. L'implication croissante du maître-nageur relève aussi bien de la prise de conscience politique que de l'ivresse de l'inconnu. C'est un homme ordinaire, habitué au renoncement, soudain habité par la volonté de mener au moins une entreprise à son terme, au mépris des conséquences.

Dans la description de ces dernières, Welcome est nourri d'une colère qui va croissant au fil de séquences de plus en plus tendues. Le Calais de Philippe Lioret semble vivre une occupation étrangère. Dans les "jungles", les migrants survivent dans des communautés régies par la violence des passeurs, sous la menace du harcèlement permanent des hommes en uniforme.

Au milieu de cette ville au bord de la barbarie, Lioret filme les îlots de résistance animés par les militants associatifs. Eux aussi sont en butte aux tracasseries, parce qu'ils attirent d'autres candidats à l'entrée au Royaume-Uni comme l'explique un policier qui s'intéresse à l'amitié de Simon pour Bilal. Il est d'ailleurs formidable, ce policier que joue Olivier Rabourdin, décontracté, cordial, comme dans certaines séries télévisées. A ceci près qu'il ne recule pas devant l'iniquité, quand les ordres l'exigent.

La réussite de Welcome, sa faculté à rendre évidente l'aspiration de Bilal à franchir la mer et la résolution de Simon à l'aider, tient aussi aux acteurs. Vincent Lindon incarne comme personne aujourd'hui la solitude, le désarroi, le désenchantement. Ce bloc de tristesse se fissure lentement au contact de la passion juvénile de Bilal.

Kurde à peine anglophone, sans expérience d'acteur, Firat Ayverdi fait preuve de l'aisance indispensable devant la caméra. En plus, il porte son personnage au-delà de la seule vraisemblance. Bien sûr, qu'il fuit la guerre. Mais à imaginer que la paix s'installe définitivement en Irak, il serait quand même tenaillé par la nécessité de gagner Londres puisque c'est là que vit la femme qu'il aime.

Welcome est le dernier d'une portée de films sur le sujet de l'immigration clandestine. Le film de Philippe Lioret se distingue de ses prédécesseurs par son projet, mené à bien, de placer le spectateur aux côtés du candidat au voyage et de l'obliger à se poser la question du jour : "Que ferais-je, moi, à la place de Simon ?"

Film français de Philippe Lioret avec Vincent Lindon, Audrey Dana, Firat Ayverdi. (1 h 50.)

Source : Le Monde