Un professionnel à l'ancienne, exigeant, discret, à la fois réfléchi et instinctif et qui avait fait sienne la devise de Jean Renoir : «Le cinéma doit être populaire ou n'existe pas». Un homme audacieux, cultivant le goût du risque comme un magicien celui de l'illusion. Un franc-tireur capable de résister aux succès comme aux bides, de jongler avec les millions comme avec des quilles.



Quand Christian Fechner vous recevait dans sa maison de production de Boulogne Billancourt, près de Paris, sorte d'immense loft aux murs constellés d'affiches de ses films, le cérémonial était le même : niché derrière son bureau, il aimait tenir dans ses mains et humer un superbe cigare qu'il ne fumait pas. D'une voix douce mâtinée d'un léger accent gascon, il prenait toujours le temps de vous expliquer modestement pourquoi il avait fait débuter Vanessa Paradis au cinéma dans Noce blanche. Ou comment il avait décidé sur un coup de cœur de réinjecter 70 millions de francs dans un film sinistré et abandonné de tous, Les Amants du pont Neuf de Léos Carax. Enfin, il n'avait pas peur de parler de ses flops, Les Frères Pétard (1986), Mes meilleurs copains (1989) ou La Gamine (1991) avec Johnny Hallyday…

Christian Fechner aimait les défis, les coups de poker, quitte à perdre beaucoup d'argent avec ces Amants, sans perdre le sourire, conscient de faire un métier à risques où il faut apprendre à perdre pour beaucoup gagner. Et cet authentique baron, né à Agen, le 26 juillet 1944, de parents de la haute société autrichienne qui avaient fui le nazisme pour se réfugier en pays gascon, savait concilier un flair imparable avec le goût des affaires. Celui qui rime avec des millions d'entrées dans les salles de cinéma et des millions de recettes.

À quoi rêve un jeune provincial de 10 ans après avoir lu les Mémoires de Robert Houdin ? À la magie qui sera l'autre passion de sa vie. Mais lorsque Christian Fechner monte à Paris dans les années 1960, en pleine vague yé-yé, il délaisse les chapeaux et les lapins pour la musique et un médium plus lucratif, le disque. À 21 ans, il devient le producteur d'un chevelu nommé Antoine et d'une joyeuse bande, Les Charlots, qui, dès 1971, feront sa fortune au cinéma avec la série des Bidasses, réalisée par Claude Zidi. Le succès ne le quitte plus et se démultiplie lorsqu'il produit trois films, trois «cartons» avec Pierre Richard (Je sais rien mais je dirais tout, La moutarde me monte au nez et La Course à l'échalote).

Roi du cinéma

À 30 ans à peine, Christian Fechner devient un roi du cinéma. C'est le temps des grandes rencontres avec Louis de Funès et Coluche d'abord, tandem improbable de L'Aile ou la cuisse, de Claude Zidi (1978). Puis avec Lino Ventura (Le Ruffian, 1983) et Jean-Paul Belmondo (L'Animal, en 1977 et Le Marginal, en 1983) qu'il convaincra de rejouer avec Alain Delon dans Une chance sur deux (1998), qui ne marchera pas. Puis, il s'intéresse de près à la troupe du Splendid, rate la production du Père Noël est une ordure, mais se rattrape largement avec Papy fait de la résistance (1983). Enfin, vexé de n'avoir pas produit les deux premiers Bronzés, il rafle la mise avec Les Bronzés 3 et ses onze millions de spectateurs en 2006.

Des vrais succès populaires qui colleront un peu à la peau de cet homme de cinéma doté d'un flair imparable qui vaut toutes les études de marché. Capable aussi de changer de registre et de produire des films ambitieux et à succès, Camille Claudel avec Isabelle Adjani (1988) ou La Fille sur le pont, de Patrice Leconte (1999). Entre-temps, en 1990, il vend sa société et son catalogue de films à la Générale des eaux. Riche mais dépouillé, il va rebondir avec Elisa, de Jean Becker, joué par Vanessa Paradis et Gérard Depardieu. Considéré comme une sorte de manitou du cinéma français, Christian Fechner ne craignait pas d'aller à contre-courant avec des films inclassables comme Les Enfants du marais du même Becker (1999) ou Chouchou avec Gad Elmaleh (4 millions d'entrées en 2003 !).

«Je suis une sorte de marginal», aimait à dire ce solitaire, magicien élégant de la grande illusion, celle du cinéma.

Source : Jean-Luc Wachthausen - Le Figaro
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