L’arrivée sur nos écrans de l’Instinct de mort, premier volet du biopic Mesrine avant la sortie, le 19 novembre, de l’Ennemi public n°1, va-t-elle déclencher un embrasement populaire tel que le gangster puisse jouir, à titre posthume, d’une nouvelle gloire, trente ans après sa mort brutale sous les balles d’une quarantaine deflics, porte de Clignancourt à Paris ? Aux puces, qui se tiennent précisément dans le quartier qui a vu naître et finir le fameux braqueur de banques, des échoppes vendent les tee-shirts à l’effigie de Cassel/Mesrine à côté de ceux de Snoop Dog ou de Che Guevara. Mesrine, déjà héros de banlieue, cousin en vrai du Tony Montana de Scarface version Pacino/De Palma, peut-il offrir, par ce retour en flammes fictionnel, un modèle de carrière dans le crime à tous les adolescents que la perspective de moisir dans un monde en crise inciterait plutôt à «niquer» le système ?

Fuite en avant. Le film de Jean-François Richet est tout à la fois menaçant et excitant. Il contient une violence explosive qui est aussi une manière d’inciter à vivre sa vie en brûlant ses vaisseaux, dans le déchaînement d’un instinct qui est d’autant plus conquérant et vainqueur qu’il carbure à la négativité. Mesrine selon Vincent Cassel, qui écrase ici définitivement la concurrence par son amplitude de jeu, son charisme hollywoodien et son énergie féroce, c’est un type qui aboie pendant quatre heures, rue dans les brancards, cogne comme un perdu, tire à bout portant, change de gueule comme de chemise, s’évade avec une prestance d’athlète chinois quand on croyait avoir affaire à un boucher rougeaud des Halles.

La nature du personnage est double, clivée. Ses actions d’éclat (plusieurs braquages dans une même journée, sa visite aux flics avant de dévaliser le casino de Deauville…), ses discours à géométrie variable (un coup proche de l’OAS, un coup pro-palestinien, le cœur à gauche et les goûts nouveau riche à droite…) le font adhérer à la suite sans logique d’une existence au premier degré, une fuite en avant écarquillée à la recherche du bonheur hors-cadre, le jouir sans entrave de l’hédonisme voyou. Mais d’un autre côté, ce premier degré dont on ne sait s’il est de la lucidité ou de l’aveuglement ne peut coïncider avec un être qui se compose et s’escamote perpétuellement à travers des faux noms, des postiches, une existence de monte-en-l’air histrionique qui passe son temps à se mesurer à l’image qu’il donne et met en scène. Paradoxe du gangster comme du comédien qui s’approprie tout ce qui lui passe à portée de main.

Mythomane. On pouvait craindre, dans la longue gestation de ce film voulu depuis près de dix ans par le producteur Thomas Langmann - fils de Claude Berri, qui dit avoir lu l’Instinct de mort, l’autobiographie partiellement mythomane de Mesrine, à l’âge de 11 ans -, d’être confronté à l’hagiographie d’un personnage pour le moins contestable. Or, Cassel, qui avait claqué la porte sur une précédente version (que devait tourner Barbet Schroeder) a précisément opéré un come-back décisif à la lecture du scénario d’Abdel Raouf Dafri qui, de la même génération (il a environ 40 ans), ne voue pas un culte idolâtre à Mesrine, le perçoit aussi comme un beauf, un type dangereux et un égocentrique : «Dans le second film, Mesrine est tout seul, privé du regard de ses proches. Il se retrouve confronté à sa propre image. C’est ma gueule ! Ma gueule ! Ma gueule !» Au point de vitupérer contre Pinochet, qui lui vole la une des journaux en 1973.

Le diptyque articule aussi cette lutte pour l’image d’un type ambigu qui alterne les postures viriles de la toute-puissance armée et les arguments sarcastiques du contestataire politisé. Soumis au supplice de la vérité (Richet iconoclaste) et repeint aux couleurs du thriller populaire (Langmann, entrepreneur de spectacle), Mesrine fait parfois une drôle de tête. On dirait qu’il nous nargue.

Source : www.liberation.fr
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