Généreux, formidablement instinctif, Coluche y apparaît aussi comme un homme souvent grossier, peu séduisant, qui subit les conséquences d'un emballement médiatique qui le dépasse, au point de perdre les pédales. Ses proches ne s'y sont pas trompés. Sa veuve, Véronique Colucci, a confié au Figaro qu'elle était scandalisée par les propos qu'on lui fait tenir dans le film. Et Paul Lederman, agent de Coluche, demande à la justice que le sous-titre du film, L'Histoire d'un mec, dont il prétend détenir les droits d'auteur, soit retiré des écrans et des affiches, ce qui menace la sortie en salles - l'ordonnance, et son appel éventuel, devaient être rendus mardi 14 octobre.

Les fans seront peut-être déçus. Car si de Caunes s'intéresse à Coluche, ce n'est pas pour rendre hommage à ses talents comiques, mais plutôt pour sa capacité à incarner son époque. Le sujet du film est ce point de bascule de la vie politique française dans le spectaculaire qu'avait formidablement pressenti Raymond Depardon dans son documentaire sur la campagne de Giscard d'Estaing de 1974, Une partie de campagne. Comment mieux en rendre compte qu'avec l'histoire de ce clown moderne qui se présente aux élections et qui va rassembler jusqu'à 17 % des intentions de vote ?

CANDIDAT DU NIHILISME

Au début des années 1980, le slogan de Coluche, "tous ensemble pour leur foutre au cul" - pas loin du positionnement du gangster Mesrine à la même époque, sur lequel sort un film le 22 octobre - suscite plus d'espoir que celui de n'importe quel autre parti. Il n'y a pas de quoi rire. Les quelques sketches que de Caunes intègre dans le film font certes sourire, d'autant que l'acteur François-Xavier Demaison s'est extraordinairement bien fondu dans son personnage. Mais Coluche. L'Histoire d'un mec n'est pas une comédie. C'est un voyage dans le passé proche, un peu plat, où se croisent toutes sortes de personnalités connues (Jacques Attali, joliment croqué par Denis Podalydès, Reiser, le Professeur Choron...) au son des musiques de l'époque.

Candidat du nihilisme, Coluche flirte avec le cynisme dès son entrée en campagne : alors qu'il hésite encore à se lancer, l'argument qui le convainc est celui du formidable "coup de pub" qu'il peut en espérer. Avec un canular en guise de programme ("J'arrêterai de faire de la politique quand les politiques arrêteront de me faire rire"), il flirte avec le "tous pourris" et se coupe progressivement de certains de ses proches.

Coluche rivé à son personnage, au vertige que lui donne sa nouvelle cote d'amour politique et à la violence que déploient contre lui les forces politiques traditionnelles pour l'empêcher de se présenter... le film rend compte de sa douloureuse déroute. Ce qui touche tient moins à cette tragédie individuelle, que le réalisateur échoue à rendre émouvante, qu'au désenchantement qu'aura pu susciter, rétrospectivement, la victoire de François Mitterrand en 1981. De ce point de vue, la candidature de Coluche, homme de gauche malgré tout, avait une dimension prophétique. Que de Caunes ait su en rendre compte, qu'il laisse son spectateur repartir avec un sentiment d'amertume, est le signe qu'il n'a pas raté son coup.

Film français d'Antoine de Caunes avec François-Xavier Demaison, Olivier Gourmet. (1 h 45.)

Source : Le Monde - Isabelle Regnier
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