Rappelons-nous. C’était en 2004. Après avoir éprouvé bien des difficultés à financer son premier long métrage, prétendument « en décalage » avec les attentes du public, Christophe Barratier signait, à 41 ans, l’une des plus belles réussites du cinéma français.

Sorti le 17 mars 2004, Les Choristes, histoire d’une bande de jeunes pensionnaires rendus à leur sensibilité par un surveillant amateur de chant (Gérard Jugnot), attiraient 9 millions de spectateurs dans les salles. Le début d’une incroyable saga, qui allait se prolonger dans près de 100 pays, sans parler des 2 millions de DVD et de 1,5 million de CD vendus dans la foulée…

Pied de nez aux grands bailleurs de fond du cinéma et à leur belle assurance, cette adaptation de La Cage aux rossignols avait réussi à faire chanter la France – les inscriptions dans les chorales connurent alors un véritable boom – et à répandre une autre image du cinéma français. Jusqu’à Hollywood où le film concourut aux Oscars.





Incompréhension

Trop beau pour ne pas susciter la levée d’une armée de contempteurs, qui n’allait pas tarder à sonner la charge contre cette œuvre jugée « passéiste », censée faire l’apologie des pensionnats et de l’autorité à l’ancienne, où certains crurent bon de détecter quelque relent pétainiste ! Une incompréhension qui blessa le réalisateur.

« Je peux comprendre, glisse-t-il, lorsqu’on dit que Les Choristes ne révolutionnaient pas le cinéma, qu’il y manquait une certaine audace formelle. En revanche, je trouve injuste le procès en nostalgie que certains m’ont fait. Le film montrait comment on pouvait passer d’un mode d’éducation rigide, absurde, à quelque chose qui prenne davantage en considération l’être humain. Les Choristes ne disaient pas “c’était mieux hier”, mais “ça ira mieux demain”. »

La page est aujourd’hui tournée, mais Christophe Barratier se sait attendu. Le milieu n’est pas tendre et un deuxième long métrage est un virage délicat à négocier, périlleux pour qui s’adjuge d’emblée un tel succès. Le réalisateur s’amuse à égrener les conseils qui lui ont été adressés pour dépasser ce cap. « Afin de ne pas être catalogué, je devais absolument montrer une autre facette de mon savoir-faire ! On m’a parlé d’un thriller violent, et même d’un film interdit aux moins de 18 ans… On m’a dit pas de musique, pas de Jugnot ! La plus grande erreur, pourtant, n’aurait-elle pas consisté à agir par calcul, ce qui, à mes yeux, aurait constitué une forme de désaveu et un début de formatage ? C’était prendre le chemin de l’insincérité, or je voulais justement faire quelque chose qui me ressemble, avec les émotions qui me font vibrer. »

Une histoire personnelle

Pendant deux ans, le cinéaste prit donc le parti de refuser tout ce qu’on lui proposait, pour s’atteler à une histoire personnelle, avec le désir de se prouver que « la réussite du premier film n’était pas un accident » et qu’il était capable, sur le plan cinématographique, d’affiner son talent.

Écrit en quelques mois par le réalisateur, avec la complicité de Julien Rappeneau, Faubourg 36 s’inscrit donc dans un sillage cohérent, où Gérard Jugnot, la musique et le chant tiennent toujours une place de choix, mais offrent un voyage totalement différent. Passionné d’histoire, inspiré par des chansons écrites et composées par Frank Thomas et Reinhardt Wagner, Christophe Barratier situe cette fois son récit dans l’atmosphère du Front populaire, ce « bal au-dessus du volcan, où l’on dansait en attendant d’aller voir la mer, tandis que les bruits de bottes retentissaient déjà ».

Il évoque le destin du Chansonia, un petit théâtre désargenté niché au cœur d’un quartier où tout le monde se connaît, et dresse le portrait de ses figures, artistes de music-hall et ouvriers de l’ombre. Kad Merad, Clovis Cornillac, Bernard-Pierre Donnadieu, Pierre Richard ou François Morel dessinent une affiche prestigieuse, aux côtés du jeune Maxence Perrin (le Pépinot des Choristes) et de Nora Arnezeder, véritable révélation du film dans le rôle d’une jeune chanteuse pleine d’ambition.

Jugnot, le complice de toujours

Sous le masque de Pigoil, régisseur d’une salle reprise en autogestion par ses employés, Gérard Jugnot, complice de l’aventure dès ses débuts, livre une jolie composition de père un peu perdu, blessé par les épreuves de la vie et un peu trop sensible à l’âpre griserie du vin de table.

Comment ne pas établir l’évidente filiation qui relie cette œuvre généreuse au grand cinéma d’avant-guerre, dont Christophe Barratier est intimement épris ? « Le cinéma des années 1930 se résume surtout à trois années magiques, entre 1936 et 1939, s’enthousiasme-t-il. Tout Pagnol, tout Guitry. Carné, Prévert, Duvivier, Grémillon… Mes parents n’ont pas arrêté de me parler de ça. Tout petit, on m’a emmené voir Le Roman d’un tricheur, Le Spountz. J’ai vu Les Enfants du paradis à 7 ans et, à 15, j’y retournais deux fois par mois, accompagnant ceux à qui je voulais le faire découvrir. »

Ce cinéma-là, pas tout à fait émancipé du théâtre, fait de « belles situations dramatiques et de dialogues très écrits dits par de grands acteurs », a marqué toute la jeunesse du cinéaste, qui, dans sa génération, est sans doute un des seuls à lui témoigner un attachement aussi viscéral.

Chaleureux, haletant, bouleversant

Chaleureux, haletant, bouleversant, donnant à partager l’agitation des coulisses ou, sur scène, le plus pur instant de grâce, Faubourg 36 porte ces petites résonances intimes qui placent son auteur dans le registre de l’émotion juste. Celle qui touche et qui transporte pour un long voyage (deux heures), entre drame et légèreté, concentré de vie dont on ressort avec le sourire et des airs dans la tête.

Présenté il y a quelques jours au Festival de Toronto (Canada), le film y a reçu un accueil très enthousiaste. « Faubourg 36 comme Les Choristes sont des films qui tentent d’offrir au spectateur une note d’espoir, confie le réalisateur. Je cherche à amener le public à ressentir et apprécier un sentiment qu’il n’a pas forcément conscience d’attendre. Je me suis souvent demandé d’où me venait ce désir. »

Ce chemin vers l’émotion insoupçonnée n’est-il pas, tout simplement, le cadeau que le musicien réserve à son auditoire ? Avant de s’inscrire dans l’univers du 7e art, où de nombreux membres de sa famille baignaient déjà, Christophe Barratier, guitariste de talent, explora avec opiniâtreté celui de la musique classique. Fils de la comédienne Eva Simonet, devenue attachée de presse, et du producteur Jacques-Henri Barratier, disparu récemment, neveu de l’acteur et producteur Jacques Perrin, il fut élevé dans le giron de sa grand-mère maternelle, elle-même ancienne comédienne de théâtre.

« La grande angoisse de l’abandon »

Christophe Barratier aborde cette période avec pudeur, évoquant « la grande angoisse de l’abandon » qui saisit ceux dont les parents se séparent, la solitude « qu’on aime et qu’on subit », le « poids des petites blessures » qui laissent leur trace en dépit de tout l’amour témoigné. Et poursuit sur ces cours de guitare que sa grand-mère l’envoya prendre chez un voisin. « Ce n’était pas un grand musicien, se souvient-il, mais un grand professeur. Il m’a transmis des défauts techniques, mais aussi une passion totale de la musique. Ma mère était aussi très mélomane. J’ai été bercé dans cette atmosphère. »

Après cinq ou six ans de cours, le jeune élève entre à l’école normale supérieure de musique. Une autre sphère, toute de rigueur et d’une discipline qui le guide encore, où la guitare s’impose à ses yeux comme « une vocation ».

Diplôme de concertiste et de professeur en poche, le jeune homme gagne plusieurs concours internationaux, donne des concerts, fait place aux œuvres contemporaines et s’impose comme une valeur sûre de ce petit milieu. Puis, patatras ! ses amis intègrent l’un après l’autre les grands orchestres. Lui prend conscience que la guitare, instrument peu porteur, le condamne surtout à l’enseignement. « J’ai eu très peur qu’elle se comporte vis-à-vis de moi comme une femme qu’on désire et qui ne nous aime pas. J’avais 26 ans, je ne me voyais pas enchaîner les heures de cours. J’avais envie d’émotions plus fortes, je ressentais le besoin de réussir, je voulais que l’on parle de moi. Dans mon enfance, j’avais admiré beaucoup d’auteurs ou de musiciens, en rêvant d’être un jour à leur place. »

"Un métier d'accoucheur"

La rupture est rude. Après quelques mois d’indécision, il entre chez Galatée Films, l’entreprise de production de Jacques Perrin, qui lui propose de devenir son assistant. Une manière d’appréhender le cinéma sous un angle inédit. Christophe Barratier y fait ses preuves, découvrant les différents aspects du métier de producteur exécutif, chargé d’accompagner la genèse des films. « C’est un métier d’accoucheur, note-t-il. J’ai beaucoup appris, mais c’était un peu douloureux. J’avais besoin d’une fonction plus artistique. J’ai ensuite commencé à travailler sur le développement de scénarios, jusqu’à ce que quelqu’un me dise : Mais vas-y, fais-le, toi ! »

Qu’à cela ne tienne : ses premiers pas de réalisateur seront accomplis en 2001, pour un court métrage, Les Tombales, tiré d’une nouvelle de Maupassant, en compagnie de Kad Merad et Lambert Wilson.

La suite a déjà été racontée. Christophe Barratier, à qui le succès est venu à 40 ans passés, en conçoit moins de gloire que d’étonnement. « Comme c’est curieux d’en être là, confie-t-il. Le cinéma est une immense roue qui tourne. » Comme dans la vie, les uns s’élèvent, les autres descendent et disparaissent. Il reste l’émotion d’une œuvre, gravée quelque part, dans le cœur des spectateurs.

Source : Arnaud SCHWARTZ / La croix
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Casting complet

Réalisateur Christophe Barratier

Acteurs
Gérard Jugnot
Clovis Cornillac
Kad Merad
Nora Arnezeder
Pierre Richard
Bernard-Pierre Donnadieu
Maxence Perrin
François Morel
Elisabeth Vitali
Christophe Kourotchkine
Eric Naggar
Eric Prat
Julien Courbey
Philippe Du Janerand
Marc Citti
Christian Bouillette
Thierry Nenez
Frédéric Papalia
Stéphane Debac
Jean Lescot
Daniel Benoin
Wilfred Benaiche
Reinhardt Wagner

Production
Producteur associé Christophe Barratier / Martin Moszkowicz / Christian Benoist
Coproducteur délégué Romain Le Grand
Producteur délégué Nicolas Mauvernay / Jacques Perrin

Scénariste Christophe Barratier / Julien Rappeneau
Dialoguiste Julien Rappeneau / Christophe Barratier
Sur une idée de Frank Thomas / Jean-Michel Derenne Reinhardt Wagner
Adaptateur Christophe Barratier / Julien Rappeneau
Collaboration au scénario Pierre Philippe

Equipe technique

Directeur de la photographie Tom Stern
1er assistant réalisateur Valérie Othnin Girard
Compositeur Reinhardt Wagner / Frank Thomas
Monteur Yves Deschamps
Chef décorateur Jean Rabasse
Costumière Carine Sarfati
Ingénieur du son Daniel Sobrino / Roman Dymny / Vincent Goujon
Directrice du casting Sylvie Brocheré
Scripte Françoise Thouvenot
Directeur de production François Hamel
Choregraphe Corinne Devaux-Daumas