En ces temps de frénésie vulgaire et de tapage aussi m’as-tu-vu qu’inconsidéré, surtout au sommet de l’Etat, il fait bon flâner dans l’exposition Guitry de la Cinémathèque française, véritable antidote au mauvais goût. Sacha Guitry est, a contrario, tout de vivacité et d’invention. Mais il est également le roi du contre-pied. Là où on l’attend désinvolte et léger, il sait se faire entêté, obsessionnel, profond, et le portrait qu’on dresse généralement de lui, virevoltant d’un bon mot à une femme, d’une vie facile à l’imposture artificielle, se renforce ici d’une singulière épaisseur.

Avec son découpage thématique -en sept parts élégamment mises en espace par Massimo Quendolo-, l’exposition "Sacha Guitry, une vie d’artiste" creuse un sillon bien plus profond qu’on ne pouvait l’attendre. Mais cette profondeur est faite de brio éphémère, d’une surprenante rapidité d’exécution qui prend tout le monde de vitesse, d’une maîtrise de la langue qui n’est jamais dénuée d’acuité cocasse ni de provocation subtile.

Guitry est un colosse, et physiquement il tient le coup, emporte tout sur son passage, attire, séduit, fascine, autant qu’il sait parfois, partir au combat et se défendre contre tous ceux, et ils sont nombreux, qui le méprisent. A la fois auteur, comédien, réalisateur, il a écrit 124 pièces, a réalisé 36 films, et a laissé une somme immense d’écrits, de pensées, de réflexions, de souvenirs, de dessins. C’est dans cette masse, le plus souvent conservée et archivée au département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale, qu’ont puisé les deux commissaires, heureux dispensateurs de ces richesses pour la plupart méconnues, Noëlle Giret et Noël Herpe.

C’est pour cela que l’exposition nous surprend sans cesse: des photographies de plateau méconnues, des bouts d’essai drôles à souhait, des bandes-annonces et des génériques tout simplement géniaux, dignes de cet immense "communiquant" qu’était Guitry avant tout le monde, des projets de journaux, de revues, de films, de dessins, de tournées, qui soulignent l’activité à multiples facettes de cet inventeur à l’énergie jamais rassasiée.

Le musée idéal de Sacha Guitry

Mais il y a également la part la plus secrète de l’homme, son musée idéal, bric-à-brac d’une admiration concertée et raisonnée qui l’a conduit à réunir chez lui, dans l’hôtel particulier de l’avenue Elisée Reclus, des centaines de tableaux, objets, sculptures, manuscrits, livres, images, comme en un mémorial, un panthéon, une "arche de Noé". Un Rodin, le diadème de Sarah Bernhardt, les souliers immenses du nain burlesque et acrobate Little Tich, le bâton de scène de Guitry, un petit Monet admirable... tous ces objets offrent une pratique de l’admiration qui est à la fois une constante occasion d’inspiration personnelle et une troublante, émouvante, passion. Sacha Guitry avait sa chambre verte, pour reprendre le titre d’un film (au fétichisme aussi artiste que morbide) de l’un de ses principaux admirateurs, François Truffaut, qui n’a pas peu fait pour œuvrer à la reconnaissance du génie de Guitry, qu’il connût durant les derniers mois de sa vie, en 1957.

Car l’adversité n’a pas manqué, et c’est face à elle que s’est forgé le caractère d’un homme extrêmement sensible aux attaques de toutes sortes, et peu à peu blindé dans une carapace de désinvolture feinte et de futilité jouée. Dès les débuts de sa carrière, à la Belle Epoque, on a dit de Sacha qu’il n’était qu’une pâle copie de son père, Lucien, célèbre et immense comédien du théâtre français. Et c’est parce qu’il dût faire ses preuves, épreuve constante et constamment renouvelée, que le rejeton s’est forgé un caractère de cochon au sein d’une vie entièrement consacrée à l’action créatrice.

Une formidable énergie créatrice

Cette énergie est immense chez Sacha Guitry, elle trouble, elle souffle, elle fascine, prenant les formes chimériques et monstrueuses d’une activité tout azimut et proliférante. Pas un jour sans projet, pas une heure sans inspiration, c’est un véritable volcan en irruption, une effusion permanente. Et plus l’artiste va vite, meilleur il semble être: Guitry est plus admirable dans l’esquisse que dans la fresque, dans le geste que dans les mouvements de foule, dans le mot que dans la bible.

Tout ce talent a suscité les jalousies de ceux qui n’ont cessé de renvoyer Guitry à son statut méprisable de "boulevardier", à ses amours pour l’opérette et le musical, à sa prétendue "collaboration" avec l’occupant durant la guerre quand il n’était qu’une figure du tout Paris draguée et ménagée par les Allemands, à "sa place" qui est très exactement gênante dans une France culturelle qui aime les étiquettes: un passeur entre l’élite et le populaire, entre le frivole et l’Histoire, entre le dandysme et non-conformisme social, entre le désengagement et l’absence totale de sens politique. Comme l’on peut dire que Trenet, Fréhel, Charlot, sont des monuments qui appartiennent à tous, Guitry est l’exemple même de l’artiste créateur qui dialogue aussi bien avec Cocteau qu’avec un domestique, avec la peinture, la littérature, l’académisme qu’avec le cabaret, le cinéma, le cirque, la magie. Sacha Guitry, l’homme de cette exposition passionnante, le cinéaste aux 36 films montrés lors de l’intégrale de la Cinémathèque, est une figure achevée et magnifique d’aristocrate populaire, de seigneur pour tous.

► "Sacha Guitry, une vie d’artiste", exposition à la Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, 75012, jusqu’au 18 février 2008 (catalogue Cinémathèque française/Bibliothèque nationale de France, 264 p., 45€. Egalement un "Découvertes", chez Gallimard, "Sacha Guitry, l’homme-orchestre", par Olivier Barrot et Raymond Chirat, 128 p., 13,50€).

► Rétrospective intégrale de l’œuvre filmée, Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, 75012, jusqu’au 31 janvier.

Source : Antoine de Baecque (Historien) / www.rue89.com
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