La cinéaste avait fustigé les "chaînes de télévision" qui "s'emploient méthodiquement à faire disparaître" les films d'auteurs dans la veine de Jean Renoir, François Truffaut et Alain Resnais. La liste des éconduits s'allonge avec le nombre croissant de productions (206 films en 2006). Les films sont-ils trop noirs ? Trop longs ? Les acteurs pas assez connus ? L'histoire alambiquée ? Les réponses des chaînes ne sont pas nettes.

Dans les limbes depuis deux ans, les projets d'Eugène Green : sa productrice, Martine de Clermont-Tonnerre, n'a pas trouvé un centime pour La vie est un songe, une adaptation de la pièce de Calderon, ou pour La Religieuse portugaise. "On ne sait ni où ni comment les programmer", lui ont dit les responsables cinéma de France 2 et de France 3. Après lui, de Gaël Morel, n'a pas eu plus de chance. Pour son producteur, Laurent Lavollée, cette tragédie - l'histoire d'une femme qui perd son fils dans un accident de voiture et se rapproche du meilleur ami de son fils - est "risquée" pour France 2. Même avec Catherine Deneuve.

HANDICAP FINANCIER

Anna M., de Michel Spinosa, avec Isabelle Carré et Gilbert Melki, figure aussi parmi les refusés : "France 2 et France 3 ont aimé le scénario, mais ont fait d'autres choix", selon le producteur Patrick Sobelman. Le film de Raphaël Nadjari "ne correspondait pas à la ligne éditoriale de France 3". Les Chansons d'amour, de Christophe Honoré, non plus.

Face au pouvoir de vie et de mort des responsables des filiales cinéma des chaînes sur les films, le producteur Paulo Branco souhaiterait voir leur mandat limité. Pierre Héros, à la tête de France 2 Cinéma, ne s'enorgueillit-il pas "d'avoir vu passer trois présidents de France Télévisions".

"Le film d'auteur fait peur, c'est devenu un handicap pour chercher des financements", dit le producteur François Margolin, que France 2 et France 3 n'ont pas suivi sur Boarding Gate, d'Olivier Assayas, "essentiellement parce qu'il est en anglais". Il note que les groupes (Gaumont, UGC, Pathé, Europacorp, MK2, Wild Bunch ou Studio Canal) tentent de préempter tous les mandats de vente aux télévisions, en vidéo, à l'étranger... "Du coup, si un film marche, le producteur ne gagne rien. Pire, il risque de perdre le réalisateur pour qui il se bat depuis des années", dit-il.

Il n'y a donc qu'une quarantaine d'élus par an : Patrick Quinet, le producteur du prochain Doillon, Le Premier Venu, sera soutenu par France 3. Tout comme le prochain Manuel Poirier. France 2 intervient dans Exclusif, de Jean-Marc Moutout, et L'Ami de Fred Astaire, de Noëmie Lvovsky. " Mon fils à moi, de Martial Faugeron, bien que ce soit un film assez noir, a été choisi par France 2 car Nathalie Baye était dans le casting", souligne le producteur Frédéric Niedermeyer.

Comment se font ces choix ? Le responsable de France 3 Cinéma, Daniel Goudineau, affirme "lire tous les scénarios" (300 par an) et "dire toujours non pour des raisons de contenu". Avec près de 20 millions d'euros à répartir en 2006, il a coproduit vingt-deux films, dont quatre premiers films et cinq seconds. Eclectique, peu favorable aux films "trop nombrilistes ou totalement désespérés", M. Goudineau a soutenu, en 2006, Catherine Breillat, Arnaud des Pallières, Elia Suleiman, Claire Denis, Erick Zonca ou Robert Guédiguian. Des négociations sont en cours pour ouvrir sur France 3 une nouvelle case cinéma, le samedi, en deuxième partie de soirée. Un peu d'oxygène pour les films d'auteurs ?

Pierre Héros, sur France 2, cherche, quant à lui, à cofinancer "cinq à sept films qui pourront être diffusés en première partie de soirée", et le reste, une vingtaine, échappe à cette logique du prime time. Ses choix, sur 400 projets par an, sont d'une "subjectivité absolue", convient-il. Il finance Camping, regrette de ne pas avoir eu les moyens de suivre sur Les Bronzés 3 et garde une grande fidélité à Alain Resnais.

Outre sept premiers films, par essence plus risqués, la filiale de France 2 a cofinancé l'an dernier ceux d'André Téchiné, Youssef Chahine, Claude Chabrol, Jérôme Bonnell ou Raymond Depardon. "Pour nous, service public, cela veut dire tous les publics", dit-il, justifiant par là même l'autocensure de nombre de producteurs de films d'auteur à l'égard de France 2. "On en veut toujours à France Télévisions, mais tout le monde a oublié les promesses de mieux-disant culturel de TF1 et trouve normal que M6 ne finance pas le cinéma d'auteur", s'agace Pierre Héros. De la difficulté de trouver un parfait coupable à tous les maux du cinéma.

Source : Nicole Vulser / Le Monde du 09/04/2007