Son portrait orne l’entrée de la Comédie-Française, en compagnie de celui de son camarade Michel Vuillermoz, formidable Cyrano : la « Maison » félicite Mlle Hands pour son César, venu récompenser sa lumineuse Lady Chatterley, dans le film de Pascale Ferran.

Princesse Marina, en son palais de théâtre. Elle a presque été conçue ici, sous l’oeil des vénérables sociétaires aux tons fanés, au milieu de ces fantômes dignes d’un manoir shakespearien. Et, trente ans plus tard, c’est comme si elle revenait dans sa maison, avec l’évidence des enfants bien nés à qui l’on aurait imposé quelques épreuves initiatiques, histoire de leur tremper le caractère.





Mais, pour l’heure, la comédienne appelle, confuse : elle a cinq minutes de retard, son bus est coincé dans les embouteillages. Lady Hands, malgré la notoriété amenée par le César de la meilleure actrice, ne se résout pas à jouer les stars. Jean, pull noir, baskets blanches, elle s’assied à califourchon sur la chaise de la loge qu’elle partage avec une autre jeune première de la troupe, Léonie Simaga. Pas un gramme de maquillage, pas un ornement, sobriété biblique : devant la grande glace, juste quelques produits de toilette et… une photo de Patrice Chéreau.

« La rencontre avec Chéreau a été un tournant essentiel pour moi », dit-elle. En 2003, elle est Aricie dans la Phèdre qui signe le retour au théâtre du metteur en scène. Impressionnés par cette longue jeune femme brune qui redonne au personnage une intensité que l’on avait peu remarquée jusqu’alors, nombre de spectateurs en étaient sortis avec cette question aux lèvres : « Mais qui est cette actrice ? » En réponse, on la présentait comme étant la fille de Ludmila Mikaël, grande figure du théâtre français, d’origine gréco-russe. « Patrice m’a donné mon indépendance », fait remarquer celle qui a mis des années à se sortir de ce complexe de l’héritière.

Les chemins qui mènent à une vocation deviennent parfois tortueux à force de paraître simples. Née dans le sérail du théâtre, Marina Hands a d’abord tout fait pour en sortir. Ses parents, le metteur en scène britannique Terry Hands, longtemps directeur artistique de la Royal Shakespeare Company, et Ludmila Mikaël, se sont rencontrés ici, dans la Maison de Molière, sous les auspices de Shakespeare.

« Mon père est venu mettre en scène Richard III, dit-elle, rêveuse, de sa voix claire. Il a choisi ma mère pour jouer Lady Anne. Ils ont vécu ensemble principalement ici, dans ce théâtre, où ils ont aussi joué, au début des années 1970, Périclès et La Nuit des rois et, à Stratford-upon-Avon, Henry V. »

En janvier 1977 naît une petite fille au prénom de princesse shakespearienne : cette Marina qu’incarnait Ludmila Mikaël dans Périclès. Avec elle, le grand Will a créé une figure de la vérité, instrument d’une révélation permettant une renaissance. Ce n’est pas rien, mais Marina Hands le vit très simplement : « Je n’ai pas vraiment investi cette légende-là. Mon prénom s’est inscrit dans le quotidien, comme pour n’importe quel enfant », s’amuse- t-elle.

Ce quotidien, elle le partage avec sa mère, puisque quasiment dès sa naissance commence pour elle l’existence des enfants de parents séparés. Ludmila Mikaël la protège du théâtre autant qu’elle peut. « Je voulais à toute force qu’elle ait une enfance normale », dit-elle aujourd’hui. Marina la voit partir le soir pour ce monde mystérieux, donc désirable. Incandescente héroïne claudélienne, Ludmila Mikaël est pendant toutes ces années à la Comédie-Française, où Marina est désormais pensionnaire à son tour.

En Grande-Bretagne en revanche, elle suit son père partout, passe sa vie dans le théâtre, où elle voit jouer tous les grands acteurs britanniques qui ont été formés là, dans la matrice shakespearienne : Jeremy Irons, Ben Kingsley, Helen Mirren, Judy Dench, Mark Rylance… « J’ai toujours été fascinée par la capacité qu’ont les acteurs anglais, qui sont souvent des dieux vivants, littéralement adulés, à redevenir totalement invisibles, anonymes, une fois dans la rue. Et j’étais extrêmement frappée par le contraste entre la sensation de puissance, voire d’arrogance, dégagée par l’acteur sur scène, et l’épuisement, la sensation de vide, une fois le rideau tiré. »

Pour autant, Marina passe son enfance à répéter qu’elle ne sera surtout pas comédienne comme maman. Sa passion, c’est l’équitation. Elle va jusqu’à intégrer l’équipe de France avant de se rendre compte que quelque chose cloche. Elle veut s’inscrire au cours de théâtre. Niet catégorique des deux parents : « Fais des études d’abord. »

Elle passe outre, s’inscrit au cours Florent : « Quand j’ai commencé à expérimenter le jeu, cela a été une révélation intérieure d’une force inouïe, un choc physiologique, épidermique. J’ai eu l’impression, bouleversante, folle, qu’il y avait une autre personne à l’intérieur de moi, et qu’elle se révélait. »

Ludmila Mikaël observe, légèrement troublée : « Elle me fait penser à Prouhèze dans Le Soulier de satin : “Si je me donne, ce n’est autrement que tout entière.” Une fois qu’elle a mis au jour ce désir qu’elle avait tellement refoulé, elle s’y est livrée avec un engagement total. » Ça passe ou ça casse : Marina Hands, elle, a failli casser, minée par le soupçon incessant de n’être « arrivée là » (au Conservatoire, chez Chéreau, etc.) que grâce à sa filiation. Aujourd’hui, elle a passé le cap. Restent les correspondances, troublantes, entre la mère et la fille. Dans quelques jours, sur le plateau de la Salle Richelieu, Marina sera Ysé dans Partage de midi, rôle légendaire de sa mère sous la direction d’Antoine Vitez, et qui n’a pas été rejoué ici depuis. « Il y a des moments dont je me souviens absolument par coeur, souffle Ludmila Mikaël. Oui, sans doute vais-je être tentée de respirer le texte avec elle… »

Intelligente, bosseuse, Marina Hands a déjoué tous les pièges qui guettent les « fils et filles de », grande maladie des milieux artistico-médiatiques français où le pedigree tient souvent lieu de mérite. En avant, calme et droite : sa fraîcheur, son talent, sa présence la protègent. Une princesse digne du cadeau que lui a fait la vie.

Source : Fabienne Darge / LE MONDE
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