Le retentissement causé par les 1,8 milliard d’euros payés par Canal, en 2004, pour rafler les droits de retransmission de la Ligue 1 ne s’est pas encore atténué ; la deuxième des trois saisons achetées n’est même pas terminée que, déjà, ça repart. Se projetant dans les championnats qui se joueront entre 2008 et 2011, Frédéric Thiriez, le président de la Ligue de football, a pris les devants, déclarant dans L’Equipe : « La Ligue n’acceptera jamais une baisse de ses droits. » A partir de septembre, ce sera le sujet. Canal+ a tout de mê­me imposé une chose : que les enveloppes ne soient ouvertes qu’après le 1er janvier pour ne pas perturber ses ventes de Noël.

Baisser le prix du foot
Que remportera la chaîne ? Et à quel prix ? La réponse à ces deux questions sera déterminante pour atteindre l’objectif que lui a assigné son actionnaire, Jean-Bernard Lévy, président du directoire de Vivendi : quadrupler « au plus tard en 2011 » sa marge d’exploitation, actuellement de 5 %, pour l’amener au milliard d’euros. Soit la rentabilité de BSkyB, le modèle britannique. Comment faire ? « Il suffit de dépenser moins et de gagner plus », prône Jean-Bernard Lévy. Un programme qui pourrait se traduire plus brutalement : tordre le bras des fournisseurs et matraquer les clients. Sur le papier, cette affaire de foot tient de la promenade de santé. La dernière fois, Canal+ pouvait craindre la proposition concurrente de TPS. Mais, depuis, elle a rayé l’adversaire de la carte en l’absorbant. Depuis son arrivée, en 2002, à la tête du Groupe Canal+, Bertrand Méheut n’a eu de cesse d’amener les dirigeants de TPS à la table de négociations. C’est chose faite. Canal est désormais seule en piste, en situation de monopole dans la télé à péage, avec un portefeuille considérable de 10 millions d’abonnés. Reste à en tirer tout le profit.

Comment imaginer, dès lors, que la chaîne n’emporte pas la partie et à ses conditions ? Simplement en jetant un œil au-delà des frontières. Aux Pays-Bas, en Allemagne, Suisse et Belgique, ce sont de nouveaux venus – opérateurs de télécoms ou câblo-opérateurs – qui ont intercepté les droits du championnat. Et, outre-Manche, BSkyB les a conservés, mais à un prix plus élevé.

Si le foot était vendu en bloc au mieux-disant, l’exercice serait simple. Mais Thiriez préfère composer des lots, censés arrondir le butin. « La bataille sera encore pire que la dernière fois, prédit un observateur . Deux monopoles s’affrontent : la Ligue, libre de déclarer l’appel d’offres infructueux, et Canal+, pour qui la valeur économique du foot est considérable. » Si Bertrand Méheut casse la tirelire et se retrouve – finalement – seul en piste, il se ridiculise. S’il divise par deux son offre, il accule certains clubs au dépôt de bilan. S’il perd l’exclusivité, c’est la catastrophe.

Desserrer l’étau des studios
Pour réduire les coûts de programmes (1,7 milliard d’euros par an), les studios américains sont sans doute une meilleure piste. Quand elles ont renouvelé, ces trois dernières années, leurs contrats avec les Warner, Universal, Disney, etc., Canal+ et TPS se sont fait braquer, subissant une inflation de 30 à 50 % ! « Qu’est-ce qui le justifiait dans la qualité de la production ? Rien. C’est une bulle sans objet, grince-t-on à Canal+. Ils ont profité de la concurrence et pompé nos portefeuilles. Nous devons desserrer cet étau. »

Quand ils arrivent sur Canal+, après leur exploitation en salles, en video à la demande et en DVD, sans parler du piratage, certains films sont défraîchis. Face à des séries à l’attractivité intacte et très compétitives. Pour le prix d’un gros film (2,5 millions d’euros), une série type Desperate Housewives occupe douze soirées. Premier à passer sur le gril de la renégociation : Disney, dès 2007.

Côté cinéma français, c’est une au­tre musique. Histoire de faire avaler sans mal la disparition du guichet TPS, Canal+ a anesthésié la profession avec un catalogue d’engagements. La chaîne continue de lui de­voir un pourcentage de son chiffre d’affaires, ce qui réduit sa marge de manœuvre. Malgré tout, si Josiane Balasko et Thierry Lhermitte proposent Les Bronzés 4, ils auront davantage de mal à faire grimper leurs interlocuteurs au cocotier. Pour l’opus 3, TPS avait lâché… 10 millions d’euros. A moins que France Télécom ne devienne un vrai joueur : l’opérateur a lancé, début février, Studio 37, rejoint par plusieurs anciens de TF 1, chargé d’investir dans une dizaine de films par an.

Afin d’économiser, Canal+ s’est aussi tournée vers les chaînes théma­tiques qui ne lui appartiennent pas obligatoirement mais dont elle assure la distribution. Les contrats ont été révisés, la redevance versée réduite, les doublons supprimés. Ainsi, les quatorze chaînes de cinéma issues des deux bouquets ne seront plus que sept. Afin de leur allouer le juste prix – à ses yeux –, Canal+ a sa méthode. Elle teste l’attachement des abonnés et, surtout, la valeur qu’ils attribuent aux programmes. Le résultat est d’ailleurs surprenant : ceux-ci surcotent, sans les regarder, les chaînes documentaires, telles que Ma Planète, peu coûteuses à fabriquer. Et sous-évaluent celles d’information en continu qui frôlent le gouffre financier.

Autre levier d’économie, les dépenses marketing que la concurrence effrénée faisait flamber. Ainsi, entre 1997 et 2005, selon des sources pu­blicitaires, TF 1 avait encaissé pour 110 millions net de spots CanalSat et 120 millions net de TPS.

Maîtriser la distribution
Les coûts de distribution devraient, aussi, baisser : « Des hypers comme Carrefour ne pourront plus arguer de la concurrence pour augmenter leur commission », dit un ancien de TPS. Et Canal+ se retrouve en position de force dans ses discussions avec les distributeurs du câble et de l’ADSL. « Ils ne peuvent pas se passer des chaînes de Canal+. C’est l’énorme avantage plein pot de la fusion, poursuit cet ancien de TPS. Cela n’a jamais été dit, mais la grande raison qui nous a poussés à la fusion est celle-ci : progressivement, nous n’avions plus la maîtrise de la commercialisation de nos abonnés ADSL et ils devenaient un foyer de perte. »

Pourtant, avant de rêver sur les économies à moyen terme, le groupe doit dépenser : la fusion lui coûte 350 millions d’euros (réductions d’effectifs, dédit dû à Eutelsat qui transportait TPS, décodeurs…).

Augmenter les revenus
C’est une pensée profonde de Jean-Bernard Lévy : dépenser moins, c’est bien, mais il faut aussi gagner plus. Avec cette base considérable de 10 millions d’abonnés, Canal+ en a sous le pied. Une bonne partie de l’exercice consiste à alourdir la facture de chaque abonné mais, chut !, il ne doit pas s’en apercevoir. Si chacun dépensait ne serait-ce que 1 euro de plus par mois, cela ferait… 120 millions d’euros dans les caisses à la fin de l’année.

La chaîne s’y emploie : 3 euros par-ci pour des vidéos de charme envoyées sur le mobile, 10 euros par-là pour recevoir les chaînes sur deux téléviseurs et préserver la paix des ménages, et encore les matchs de foot payés à la séance, etc. Ces bonus exigent quand même d’avoir migré de l’analogique vers le numérique. Sur 5,1 millions d’abonnés, 3,1 millions seulement ont sauté le pas. Pour presser le mouvement, Canal a conçu un appât exceptionnel : « le bouquet », soit cinq chaînes pour le prix d’une… plus 1 euro. Les deux déclinaisons les plus attractives sont Canal+ Cinéma et Canal+ Sport.

Elles en jettent, ces deux-là ! Et pourtant, leur coût de fabrication est très inférieur à ce qu’on pourrait penser. Toute l’astuce est là. Prenons le sport. Le groupe regorge de droits – foot, rugby, boxe, basket, voile, tennis… – à ne plus savoir qu’en faire. La chaîne Canal+ se réserve la crème, les finales par exemple. Mais, pour les amateurs, les restes ont encore le goût du caviar. Ils les trouvent sur Canal+ Sport. Cette dernière sera même privilégiée pour les six grands meetings, bien connus des friands d’athlétisme, organisés en juin à Villeneuve-d’Ascq, Strasbourg, etc. : elle les diffusera en début de soirée. « S’il fallait construire cette chaîne de toutes pièces, le budget de programmes serait d’au moins 100 millions d’euros », indique-t-on à Canal+. Elle désengorge la chaîne mère du trop-plein de sports. Et, du coup, hérite de morceaux de choix, comme, le 16 février, la belle affiche de Ligue 1, Lille-Lyon, le troisième contre le premier.

Retenir les abonnés
C’est que Rodolphe Belmer, directeur général des programmes, surveille sa grille comme le lait sur le feu. Deux soirées football par semaine, pas plus ! La raison ? Il serait suicidaire de lasser les téléspectatrices femmes, car ce sont elles qui prennent la décision de désabonnement ! « Désabonnement », c’est bien là la hantise. La maison en reste traumatisée : dans une période pas si ancienne, elle a connu le désamour, les décodeurs rendus, les petites réflexions du genre « encore abonné à Canal + ? T’es courageux, moi, j’ai arrêté ».

Pour se donner du cœur à l’ouvrage, il suffit d’avoir en tête ce chiffre – « 400 millions d’euros » – qui taraude Bertrand Méheut et qu’il répète à l’envi. Quatre cents millions, c’est la somme que dépense chaque saison Canal+ pour recruter des abonnés. Pour que le parc net, après désabonnement, s’accrois­se, comme ces dernières années, de 350 000 abonnés, il faut en séduire 1,1 million. Et, pendant un an, le nouveau venu ne rapporte rien.

De 10 à 11 % de la base se désabonnent chaque année : déménagements, décès, difficultés économiques… Sur des masses pareilles, 1 % de plus, et la dégringolade est spectaculaire. C’est bien le souci de Bertrand Méheut avec les nouveaux venus de TPS : « Nous devons être très vigilants. Une augmentation du taux de désabonnement au-delà de ce qui est naturel deviendrait rapidement problématique. »

Pour le moment, ce n’est pas la tendance. A peine « fusionnés », certains ex-TPS ont même fêté l’événement en souscrivant un abonnement à Canal+. « En moins d’un mois, la réponse est déjà positive, on voit bien qu’il y avait un manque », dit Jean-Bernard Lévy.

Comment faire croître la base d’abonnés ? Cette question conduit à s’en poser une autre : la télévision à péage va-t-elle continuer à se développer en France ? Et sous quelle forme dans un pays où la TNT et ses dix-huit chaînes gratuites est en pleine croissance, et où TF 1 est en train de mitonner un bouquet gratuit ? Pour Rodolphe Belmer, il n’y a qu’une réponse : « Il faut créer l’envie. Après, que cela coûte 25 euros plutôt que 20, peu importe. On vend du spectacle. Quand on emmène quelqu’un au théâtre, est-ce qu’on le convainc en disant : “Viens, la place est à 14,99 euros” ? Non, on lui dit : “Viens, la pièce vaut le coup”. » Et l’envie, ça ne se programme pas dans un tableur.

Un monopole dans la télé payante
3,63 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
3 842 salariés (après fusion).
10,4 millions d’abonnés, dont : - 1,44 million pour TPS,- 5,14 millions pour Canal+ (dont 3,1 à Canal le bouquet), - 3,46 millions pour CanalSat.
11,95 % de résiliations des abonnements par an.
Source : Canal+, chiffres 2006

Deux soirées foot par semaine, pas plus ! Après, les femmes pourraient se lasser… et ce sont elles qui désabonnent le foyer !

Le patron de Canal+ a soif d’indépendance
Bertrand Méheut, président du directoire de Canal+, avait-il la tentation de tirer la couverture à lui?? En tout cas, son actionnaire, Jean-Bernard Lévy, s’est imposé sur la photo de la fusion TPS-Canal en rappelant le rôle de Vivendi dans l’affaire : « Ce n’est pas seulement une négociation bien menée, c’est le couronnement d’une politique d’investissements importants. Rien n’aurait été possible sans la recapitalisation de 3 milliards consentie par Vivendi à Canal+. » Et l’autorisation d’engager 1,8 milliard dans le football « a créé un tel écart entre CanalSat et TPS que cela a été un élément déclencheur de la fusion ».C’est qu’entre les deux hommes, les relations sont notoirement médiocres… Cela remonte à loin.

Au moment de trouver un candidat pour Canal+, Xavier Couture, qui dirigeait alors la chaîne, l’a déjà affirmé : « Jean-Bernard Lévy [à l’époque directeur général de Vivendi. NDLR] me conseillera jusqu’au bout un autre nom que celui de Méheut. » En 2005, Jean-René Fourtou choisit son successeur à la tête de Vivendi. Bertrand Méheut s’y voit déjà. Les enjeux sont d’importance : un holding de 20 milliards de chiffre d’affaires contre une industrie, Canal+, de 3,6 milliards. Las !

Jean-Bernard Lévy lui souffle le fauteuil.Il y a quatre ans, Canal+ avait besoin du cash de son actionnaire. Ce n’est plus le cas.

A force de restructurations, de rénovation de la politique éditoriale, cette chaîne, qui était le boulet de Vivendi, est devenue – sous la direction de Méheut – sa réussite. « Et elle a des marges de progression considérables, estime Jean-Bernard Lévy. Dans quelques années, elle sera l’un des contributeurs les plus importants de la croissance de Vivendi. » La fille est en position de force par rapport à la mère. Ce qui ne facilitera pas les relations entre les deux hommes. Une chose est sûre : Méheut est farouche défenseur de sa propre indépendance. Il n’est pas homme à s’accommoder des tutelles.

Source : CHALLENGES
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