Deux cérémonies, à 24 heures d'intervalle, de chaque côté de l'Atlantique, deux célébrations du cinéma, deux occasions aussi d'épingler publiquement, devant des millions de téléspectateurs, ici un modèle culturel en crise, là une politique environnementale défaillante. La première, au Théâtre du Châtelet de Paris, samedi 24 février, a fêté le cinéma d'auteur à travers Pascale Ferran qui a reçu cinq Césars pour son film Lady Chatterley. La seconde, au Kodak Theatre de Los Angeles (Californie), dimanche 25, a rendu hommage à un grand réalisateur jusqu'ici oublié par l'Académie du cinéma américain : Martin Scorsese.

"Ses vieux copains depuis 37 ans..." - Francis Coppola, George Lucas et Steven Spielberg - lui ont remis l'Oscar de meilleur réalisateur pour Les Infiltrés, devant une salle debout et sifflant de bonheur pour ce metteur en scène sélectionné cinq fois depuis Raging Bull, mais qui n'avait jamais été récompensé par Hollywood. Ensuite, Les Infiltrés a été consacré "meilleur film", l'Oscar le plus convoité, recueilli par le producteur Graham King.

Chez les actrices, la récompense (attendue) est allée à Helen Mirren, qui interprète la reine Elizabeth II dans The Queen, de Stephen Frears. Et à Jennifer Hudson, la révélation de la comédie musicale Dreamgirls, qui a enlevé le prix du meilleur second rôle, et a remercié sa grand-mère, sa mère, et Dieu, par trois fois.

Forest Whitaker, qui remporte l'Oscar de meilleur acteur pour son interprétation du tyran africain Idi Amin Dada, dans Le Dernier Roi d'Ecosse, était sur un nuage. "Il est possible, a-t-il déclaré, pour un môme né au Texas et qui a grandi dans un quartier de South Central à Los Angeles, de vivre son rêve."

Dans la catégorie de meilleur film étranger, Indigènes de Rachid Bouchareb, présenté par l'Algérie, a perdu face à La Vie des autres, du jeune réalisateur allemand Florian Henckel von Donnersmarck, qui se déroule en Allemagne de l'Est, avant la chute du mur de Berlin. De son côté le Mexique s'est distingué en ravissant plusieurs statuettes pour Le Labyrinthe de Pan, de Guillermo del Toro (direction artistique, maquillage et cinématographie). La productrice Sherry Lansing, première femme à la tête d'un studio hollywoodien, a reçu un Oscar d'honneur (pour ses activités humanitaires), de même que le compositeur Ennio Morricone, très ému, qui a remercié l'Académie en italien, et dans une traduction de Clint Eastwood.

Enfin, Albert Gore est monté sur scène pour recueillir l'Oscar du meilleur documentaire, avec le réalisateur David Guggenheim et les producteurs d'Une vérité qui dérange. "Chers concitoyens, a insisté l'ancien vice-président sur un ton faussement solennel, nous devons résoudre la crise du climat, qui n'est pas une question politique, mais une urgence morale." Melissa Etheridge, auteur et interprète de la chanson du film, a aussi remporté l'Oscar de la meilleure chanson avec I Need to Wake up, et elle a remercié "Al Gore, qui a su nous inspirer, et nous montrer que la planète n'est pas une histoire de républicains ou de démocrates, de rouge ou de bleu. Nous sommes tous verts."

Cette cérémonie a apporté des précisions sur la course à la Maison Blanche. En direct devant 1 milliard de téléspectateurs, l'acteur Leonardo Di Caprio a demandé à Al Gore s'il avait quelque chose... à annoncer. Mais sortant des coulisses après avoir parlé avec l'ancien candidat malheureux à la Maison Blanche, George Clooney a affirmé : "Je ne crois pas qu'il va se représenter !"

Pour la cérémonie des Césars, Paris avait adopté un dispositif des grands jours, digne du Festival de Cannes en matière de pompe et de sécurité : circulation détournée, cordons de policiers, hommes en noir tous les deux mètres, tapis rouge, photographes et rotation des berlines conduisant les stars nationales au pied du bâtiment.

A l'intérieur du Châtelet, parqué depuis au moins 2 heures dans l'enceinte, impitoyablement interdit de sortie à la plus grande colère des fumeurs, un public des grands jours mijote dans une atmosphère suffocante, pour des raisons de sécurité qui consistent essentiellement à parer les intrusions indésirables, type intermittents du spectacle.

Les choses vont néanmoins s'arranger. Grâce au charme acidulé de la maîtresse de cérémonie, Valérie Lemercier, à la bonne tenue générale de la soirée, et plus encore aux choix manifestés par l'Académie, dont la pertinence honore désormais une cérémonie longtemps caractérisée par l'incohérence de son palmarès.

Parmi le tiercé gagnant des sélectionnés - neuf nominations à égalité pour Indigènes de Rachid Bouchareb, Ne le dis personne de Guillaume Canet et Lady Chatterley de Pascale Ferran - c'est finalement le premier, grand film à thèse récompensé pour son seul scénario, qui a été sacrifié au profit des deux autres, qui monopolisent les honneurs. En accordant notamment à Lady Chatterley le plus grand nombre de Césars (cinq statuettes parmi lesquelles le prix du meilleur film), les votants ont fait un choix courageux, sur un plan à la fois esthétique et politique.

Esthétique, parce que ce film est assurément le plus beau de l'année. Politique, parce que ses conditions de production témoignent, en dépit des bons résultats du cinéma français, de l'ostracisme qui frappe aujourd'hui en France les films d'auteur.

Lady Chatterley est, de fait, un concentré de ce que l'industrie voue désormais aux gémonies : une cinéaste dont le dernier long métrage remonte à dix ans, une adaptation d'un récit méconnu du plus grand nombre, une découverte d'acteurs, une durée fleuve, un style qui ne se résume pas à une recette.

Résultat : aucune filiale cinéma d'aucune chaîne de télévision française n'a mis un seul centime dans ce film, aucun grand festival de cinéma ne s'est senti tenu de la sélectionner, et c'est grâce au seul bouche-à-oreille qu'il a conquis, fort d'un Prix Louis Delluc qui a sauvé l'honneur, les deux cent mille spectateurs qui l'ont vu à ce jour.

En un mot, un film en contravention avec la loi du marché, à l'image du discours de très grande tenue prononcé sans qu'on l'y ait conviée par Pascale Ferran durant la cérémonie. Constatant la relative indifférence avec laquelle les candidats à l'élection présidentielle considèrent ce nivellement culturel, la cinéaste a appelé ses pairs "à se réveiller, et à se battre très méthodiquement". Reste à savoir s'il n'est pas déjà trop tard. Toute l'élégance de son producteur, Gilles Sandoz, aura à cet égard consisté à taire lors de son intervention le fait qu'il déposait le bilan de sa société Maïa Films à l'occasion de ce succès inespéré.

Claudine Mulard (à Los Angeles) et Jacques Mandelbaum

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