Synopsis
Dans la ferme de ses parents, Martin, 11 ans, assiste désemparé à la désintégration de sa famille. Résistant au désespoir, Martin trouve refuge auprès de son chat Mistigri et de Malika, la bonne marocaine à laquelle il est très attaché. Malgré cela, il se prépare à mettre fin à toute cette confusion...

Un foyer se déchire sous l’œil perçant d’un garçon de 11 ans. Une tension sourde, orchestrée par Laurent Achard, qui fascine ou révulse.





Pour
Après les comédies consensuelles et réconciliatrices de la fin de l’année, Le Dernier des fous, de Laurent Achard, jette un froid à la table du cinéma français. Adieu bons mots, palaces et cabarets, stars et happy end : voici un film qui n’a pas l’air de nous vouloir du bien. Or c’est justement pour cela qu’il nous en fait : plutôt qu’un film Prozac, c’est un remède de cheval, à l’antique, une vraie tragédie.

Une tragédie, et donc l’histoire d’une famille : quelques êtres humains temporairement regroupés sous le même toit (une ferme) et le même nom, mais déjà en proie à des forces qui conspirent à les disperser pour toujours. La mère (Dominique Reymond) ne sort plus de sa chambre, clouée au lit par un mal qui ressemble fort à un refus de la vie. Le père (Jean-Yves Chatelais) s’est mis sur pilotage automatique pour continuer à effectuer les tâches quotidiennes de l’exploitation agricole. La grand-mère (Annie Cordy), vrai chef de la famille, est une porte de prison, et le fils aîné (Pascal Cervo), déjà une épave.

Reste le cas du petit Martin, 11 ans, qu’on suit pas à pas. Il vient de terminer son année de CM2 mais n’aspire qu’à redoubler – on peut imaginer que l’ambiance familiale ne donne pas envie d’aller de l’avant... Il est à la fois le héros du film (il est de tous les plans) et son premier spectateur, dans la mesure où sa principale activité consiste à regarder ce que font les autres, sans en perdre une miette. Le récit peut ainsi se formuler comme les mésaventures de son regard, tant Martin sera exposé à une série de « phénomènes » trop grands pour lui. Entre autres, la prostration hostile de sa mère, les ébats homosexuels et les accès de désespoir alcoolisé de son grand frère. Pour Martin, l’enfant-œil, Laurent Achard a trouvé un interprète exceptionnel (il s’appelle Julien Cochelin), qui, dans son silence, semble tout à la fois encaisser, interroger, juger, et tirer les conclusions de ce qu’il voit. Avec aussi quelque chose du môme de Shining, ce qui n’est pas sans importance.

Le Dernier des fous n’est pas le film à quoi il ressemble longtemps, c’est-à-dire la chronique triste d’une enfance provinciale, enracinée du côté d’Eustache et de Pialat. Cela, on pouvait le dire du premier long de Laurent Achard, Plus qu’hier moins que demain, en 1998. Mais entre-temps, le réalisateur a fait un retour à la case court métrage et radicalisé son style : La Peur, petit chasseur, Grand Prix à Clermont-Ferrand en 2005, était un long plan fixe terrorisant, sans paroles mais avec cris, et où le pire se dérobait au regard. Il y a aujourd’hui la même ambition – secouer profondément sans agresser visuellement – dans ce film dénué de musique et peu dialogué, misant beaucoup sur le hors-champ.

La tension qui en résulte flirte avec le fantastique, et l’on a souvent l’impression de visiter le cerveau d’un enfant à l’âge des fureurs noires et des cauchemars indélébiles. Mais le film évoque aussi un précipité réaliste de l’un de ces coins de campagne perdus où éclatent sans préavis des faits divers monstrueux, inexplicables. Le Dernier des fous est une histoire très contemporaine de fracture, non pas sociale, mais pire encore : mentale.





Contre
Une mère timbrée, un grand frère homo meurtri et alcoolique, un père éteint, une grand-mère coriace – bonjour le pathos. La plupart des séquences s’ouvrent par un coup de force. Cognement, friction, heurt, avec les autres ou contre soi, contre les murs, les portières de voiture. Difficile de rester insensible à cette décharge de violence froide. Puis on s’interroge : alors, quoi, il n’y a personne de paisible dans ce monde de fous ? Si, une servante, mais qui sert plutôt d’alibi. On encaisse donc la violence, on peine à trouver sa place. On est un peu comme l’enfant, Martin, qui regarde sans vraiment comprendre, on se raccroche à lui. Cela vaut un temps car lui-même, masque toujours atone, ne veut pas non plus de nous. Tout est verrouillé – c’est leur affaire. On se sent de trop.

Ce dolorisme confine au dispositif univoque et pesant : aucune échappatoire, pas la moindre lueur, fût-elle d’illusion. La terreur elle-même fléchit, on ne voit plus que des effets. Ceux d’une mise en scène intelligente mais trop visible et tendue. Pas un hasard si la séquence la plus forte est peut-être celle où le grand frère porte dans ses bras Martin endormi. Beau et seul moment de relâchement dans ce tumulte un peu vain.

Louis Guichard et Jacques Morice

Télérama n° 2973 - 6 Janvier 2007
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