« Et quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » : c’est la canonique phrase inaugurale du Nosferatu de Murnau, qui ouvrait une voie fantastique et métaphysique au temps du muet. Encore faut-il oser le passer, ce pont, qui sépare normal et paranormal, réalisme et merveilleux, ordinaire et horrifique. Le cinéma français n’en a jamais vraiment pris l’habitude. Certes, il y a eu Cocteau et les surréalistes, Carné, Franju et d’autres moins illustres, mais c’est en Amérique que le Français Jacques Tourneur a pu déployer son génie fantastique, et c’est aussi en Amérique que le genre a viré à la saturation – combien de thrillers hollywoodiens ne se donnent plus la peine de résoudre leurs énigmes, sans craindre de propager l’obscurantisme ?

Or, ces dernières années, le cinéma français a entrepris par la bande une petite révolution. Contre toute attente, on peut y croiser impromptu des fantômes et se promener dans des régions de réalité incertaines, empruntant sans avertissement à la mémoire, au rêve, à l’inconscient, ou juxtaposant des strates de temps éloignées. De l’art et essai (Dancing) à la comédie populaire (Jean-Philippe), les auteurs injectent du fantastique dans des histoires et des formes dont il semblait jusqu’ici banni, et ils régénèrent ainsi leur inspiration. Inventaire de ces échappées par six cinéastes aventureux.

Louis Guichard


Laurent Tuel, réalisateur de “Jean-Philippe”
Avec Jean-Philippe (2006), ce jeune cinéaste nous conte l’histoire peu ordinaire d’un fan de Johnny Hallyday qui se réveille un jour dans une France où son idole n’a jamais existé… Sur le principe du « Et si c’était vrai… », qui a fait de Marc Lévy une star des librairies, le film vagabonde joliment vers une nouvelle forme de surréalisme, et nous donne un conseil d’ami : il faut croire à ses rêves.

« Le merveilleux peut surgir de la réalité la plus banale, dès lors qu’on la regarde d’une manière un peu nouvelle. En faisant des films, j’ai toujours ça en tête : comment rendre notre monde familier fascinant ? Jean-Philippe se passe dans un univers ordinaire que chacun peut reconnaître, la vie d’un Français moyen qui paie ses factures. Et soudain, quelque chose d’extraordinaire arrive : ce qui, pour cet homme, représentait le rêve, disparaît. En l’occurrence, c’est Johnny Hallyday. Ça pourrait être un autre rêve. Mais Johnny représente réellement cela pour des tas de gens : il est leur rêve, leur idéal. Le point de départ du film est donc un peu noir : la magie du monde s’est envolée. Le merveilleux est toujours mâtiné d’une pointe de tristesse. Si tout n’est que ravissement dès le départ, le merveilleux n’existe pas. Jean-Philippe a bien marché, mais les entrées ont vite plafonné. Le public français a encore des réticences face à une certaine fantaisie. Ce qui est rassurant, c’est de voir que les films français qui se sont risqués au merveilleux ont fini par avoir une place de choix dans les mémoires : Les Visiteurs du soir (1942) de Carné, La Belle et la Bête (1946) de Cocteau, Peau d’Âne (1970) de Jacques Demy et, plus récemment, La Cité des enfants perdus (1995) de Caro et Jeunet. Le merveilleux préserve ces films des modes et du temps. »

Pascal Bonitzer, scénariste de “Histoire de Marie et Julien”
Scénariste clé du cinéma français, réalisateur de quatre longs métrages, Pascal Bonitzer a coécrit le premier film proprement fantastique de Jacques Rivette, Histoire de Marie et Julien (2003), où Emmanuelle Béart incarne une revenante reprenant sa place dans la vie et la maison d’un homme aimé jadis. Je pense à vous, dernier opus de Bonitzer, est une variation grinçante autour de ce thème. « Histoire de Marie et Julien est un film avec fantômes, mais c’est aussi un film fantôme, un projet que Jacques Rivette a ressuscité vingt-sept ans après l’interruption d’une première tentative de tournage. C’est en même temps un film d’amour et d’érotisme. Marie et Julien s’abreuve à une littérature XIXe siècle, mélange de romantisme et de fantastique dont La Morte amoureuse, de Théophile Gautier, serait la quintessence. Tous les films de Jacques Rivette sont casse-gueule, sur le fil, avec toujours une dimension de rêve. Mais cette fois, le défi était de tenir jusqu’au bout la logique du surnaturel.

L’une des sources de mon propre film, Je pense à vous, était le désir de reprendre la piste de la revenante, explorée avec Marie et Julien. Mais si j’avais traité la chose en termes purement fantastiques, j’aurais eu l’impression de copier Rivette et de tomber dans un sérieux que je redoute. J’ai donc choisi de faire une comédie avec seulement un arrière-plan fantastique. Je dois aussi avouer que j’ai déjà essayé d’écrire un vrai film fantastique, une histoire de manuscrit maudit aux pouvoirs maléfiques. Mais j’ai dû renoncer en cours de route, car je n’arrivais pas à croire vraiment aux éléments surnaturels. Je suis désespérément matérialiste, je finis toujours par me dire que le paranormal, c’est de la connerie. Pourtant, nous avons tous envie de sortir de temps en temps de la prose du monde et d’accéder à la poésie des fantômes, des revenants et des morts. »

Michel Gondry, réalisateur de “La Science des rêves”
Après deux films américains (Human Nature, Eternal Sunshine of the spotless mind), Michel Gondry a réalisé en France La Science des rêves, où font merveille l’invention visuelle et le sens de l’insolite déjà aperçus dans les nombreux clips qu’il a réalisés : expression de la vie intérieure des personnages, le fantastique naît d’effets spéciaux volontairement bricolés.

« On dit les créateurs français rebelles au fantastique, mais le surréalisme est une invention française, et c’est un courant qui m’a marqué. Ou plutôt, j’ai été touché par ceux qui, sans forcément appartenir au mouvement, en ont été imprégnés, de Prévert à Vian. J’ai rêvé, à certains moments, de porter à l’écran L’Ecume des jours, mais ce serait très difficile à financer, dans le cadre du cinéma français actuel. Ici, le cinéma de genre n’est pas bien vu, sans doute parce que la Nouvelle Vague, François Truffaut en particulier, a imposé une forme de réalisme. Pourtant, sans appartenir réellement au genre, Alphaville, de Jean-Luc Godard, est l’un des meilleurs films de science-fiction que je connaisse : Godard nous explique d’emblée que l’on est sur une planète très éloignée ; ensuite, on ne voit que Paris, mais on le voit, du coup, d’une manière totalement différente. Autre exception, Resnais, avec Muriel et Je t’aime, je t’aime.

Je ne voulais surtout pas qu’Eternal Sunshine… passe pour un film de science-fiction. J’ai veillé à ce que la technologie semble la plus banale possible. La Science des rêves s’aventure plus franchement dans l’imaginaire. Le spectateur peut d’ailleurs s’égarer entre la vie réelle et les songes du héros. Est-ce du fantastique pour autant ? Je ne sais plus qui a dit : “Mettez un rêve dans un film, vous perdez immédiatement des spectateurs.” Je lutte contre ce tabou. »

Gilles Marchand, coscénariste de “Harry…”
Gilles Marchand est le coscénariste de Harry, un ami qui vous veut du bien (2000) et de Lemming (2005), de Dominik Moll, et l’auteur-réalisateur de Qui a tué Bambi ? (2003), trois films dont le réalisme inaugural se dérègle et qui tournent à la fantasmagorie lynchienne, sinon au cauchemar. Gilles Marchand écrit actuellement son deuxième long métrage avec Dominik Moll, Un autre monde. « Comme beaucoup d’enfants, j’ai été fasciné par le paranormal. Comme tous les ados, j’ai douté de la réalité telle qu’elle est et du caractère objectif de nos perceptions. Je n’ai plus cette innocence, hélas, et je considère que c’est une perte, liée à l’âge adulte, comme une porte qui s’est fermée. La fiction est une opportunité de rouvrir cette porte tout en gardant sa santé mentale. Dans Harry, un ami qui vous veut du bien, rien n’est vraiment surnaturel, mais on sent une dimension paranormale. L’histoire et les personnages sont presque familiers. Ce sont des glissements de mise en scène, d’interprétation, qui font basculer hors du rationnel. Pour Lemming, nous avions une version qui allait beaucoup plus loin dans le fantastique. Mais peut-être avions-nous peur d’arriver à un point où le réalisateur aurait à filmer des choses que nous ne comprendrions pas nous-mêmes. Et puis à quoi bon s’affranchir des règles du réalisme si c’est pour passer complètement de l’autre côté, et obéir aux conventions du genre fantastique à proprement parler, qui peut être très ennuyeux à pratiquer comme à regarder ? Je préfère les transgressions, les petits dérapages. Je vois le fantastique comme une alternative intermittente au réel. »

Jean-Paul Civeyrac, réalisateur de “À travers la forêt”
Depuis son court métrage, La Vie selon Luc (1991), jusqu’à À travers la forêt (2005), où une femme refuse d’admettre la mort de son amant, Jean-Paul Civeyrac a constamment flirté avec le fantastique…

« Dans A travers la forêt, j’ai voulu montrer un deuil. Chacun le gère à sa façon. L’héroïne croit que son amant mort est toujours vivant. L’une de ses sœurs vient lui dire : “Oui, c’est peut-être un esprit.” Et l’autre : “Non, c’est dans ta tête.” A partir de là, le spectateur fait ce qu’il veut : coller à la logique du réel ou accepter le désir de l’héroïne d’accéder à un autre monde. Après tout, s’il est entré dans une salle de cinéma, c’est qu’il n’était sans doute pas vraiment satisfait de l’état du monde. Alors pourquoi ne pas accepter l’inconnu que propose le personnage ? Je ne crois pas aux esprits : je suis athée et rationaliste. Mais je suis toujours prêt à accepter, dans un film, l’imprévu, l’illogique. Je m’en sers pour filmer différemment des corps, des tables, des paysages. Bresson disait : “Le surnaturel, c’est du réel précis.”

Dans César, de Pagnol, il y a, comme dans Marius, une partie de cartes. Sauf que là, Panisse est mort. Raimu et les autres continuent de jouer, et Pagnol, à un moment, filme la place du mort. Cette chaise vide devient, en un instant, différente. C’est simple : après avoir vu César, je n’ai plus considéré une chaise du même œil… Dans A travers la forêt, l’héroïne marche, la nuit, dans son appartement et le casque de son amant mort est posé là, sur une table. Et elle met sa main dedans. Récemment, quelqu’un m’a dit avoir été très troublé par cet objet banal, qu’il lui semblait soudain voir pour la première fois. Mon fantastique, c’est ça… »

Pierre Trividic, coréalisateur de “Dancing”
Un univers tranquille bascule dans la bizarrerie : René, plasticien, et Patrick, écrivain, vivent en couple dans un ancien dancing de bord de mer. Un jour, au sous-sol, René se retrouve nez à nez avec son double… Dancing (2003), de Patrick-Mario Bernard, Pierre Trividic et Xavier Brillat, est l’un des ovnis les plus réussis que le cinéma de recherche ait donné ces dernières années.

« Dancing, c’est l’histoire d’une image qui sort de son cadre pour prendre corps dans la vie réelle et demander des comptes à la réalité. C’est aussi une histoire de double. Le fantastique était pour nous la langue la plus adaptée au propos. Il s’agit d’un fantastique “léger”, atmosphérique. Plus proche peut-être d’une certaine tradition européenne que de l’actualité américaine ou asiatique du genre. Plus proche aussi, pour s’en tenir à la tradition littéraire européenne, du fantastique psychique de Henry James ou de Maupassant que du fantastique monstrueux de Mary Shelley ou de Bram Stoker. Le début de Dancing est très fidèle aux codes du genre, puis s’en écarte. Par exemple, le face-à-face du personnage avec son double ne conduit pas à la violence. Habituellement, quand un personnage rencontre son double, l’un des deux doit mordre la poussière. Quelque chose en France nous manque pour pratiquer le fantastique : le sérieux devant le genre, un mélange de modestie et d’ambition. Il faut éviter le second degré ricanant comme le scepticisme de bon ton. Le premier conduit au Grand-Guignol, le second à l’indécision. Je pense à cette famille très large d’histoires qui se dénouent sans décider ce qui était de l’ordre de la réalité décrite ou du rêve et de l’illusion. En France, personne n’est vraiment prêt à courir le risque d’être pris en flagrant délit de croire. Nous ne croyons plus à l’imagination comme cheminement vers la vérité. Les Américains, eux, continuent à produire du fantastique parce qu’ils ne doutent pas de l’existence matérielle du monde. Et pour cause : ils en sont propriétaires. ».

Propos recueillis par Aurélien Ferenczi, Louis Guichard, Jacques Morice, Pierre Murat et Frédéric Strauss

Télérama n° 2971 - 23 Décembre 2006 directeur de production producteur cinema television productrice tournage plateau comedien directrice