Quand on lui annonce que l'entretien va être très « économie », il soupire : « Ennuyeux. » Lui, Luc Besson, veut en revenir à l'origine des choses : Arthur en Minimoy, dessiné il y a cinq ans par Patrice Garcia, qui lui humecta les yeux. On lui parle licences, produits dérivés, il répond « envie d'une histoire », « énergie », « enthousiasme » : « Les gens ont du mal à croire que ce n'est pas calculé. » Oui, ils ont du mal. Alors, Besson s'en donne. Pour tordre son image de rouleau compresseur, qui sort son « Arthur » sur 1000 écrans (1/5 du parc français), dans 71 pays et 37 langues : « D'abord, il y a le film, tel qu'on l'a voulu, qui ne manque pas d'argent, pas d'eau, pas de soleil. » Fin du premier acte. Changement de casquette. « Puis on se dit, maintenant, comment on le sort ? » Alors qu'il va mettre un terme à sa carrière de cinéaste, Luc Besson ne doute pas de la dualité entre art et industrie.

Et si vous osez avancer que 600 produits dérivés sont peut-être légèrement excessifs, c'est que vous oubliez les enfants : « Pourquoi les priver de l'épée d'Arthur, des albums Panini, des jouets pour le Happy Meal de McDo ? Ce sont de belles opportunités. » Et Besson de renvoyer aux 800 produits dérivés des Disney. « On n'est pas choqué. Pourquoi ? » Besson a son antienne. En France, on est jaloux du succès. Traduisez : la presse française ne l'aime toujours pas. Pourtant, il fait des efforts. Calme, détendu, souriant. Mais les vieilles blessures qui datent du « Grand bleu » sont prêtes à se rouvrir. Et il enfonce le clou : « "Star Wars" est allé jusqu'aux dindonneaux au fromage. Moi qui aime "Star Wars", cela me fait mal. Pour "Arthur", j'ai demandé une charte de qualité et j'ai dit non à certains produits. » Mais il n'a pas dit non à La Vache qui rit, au pop-corn, au sirop Teisseire, à la purée Mousseline, aux Smarties, aux Celebration Cakes, aux chocolats de Pâques, à l'eau d'Arthur, à l'orchidée Sélénia (distribuée par Truffaut), aux machines à bulles... Pour négocier les 60 contrats de licence et les accords avec une vingtaine d'agents internationaux, il a engagé trois pointures, dont Véronique Philibert-Philbois, un ancien talent de Disney.





Mais rendons à Besson ce qui est à Besson. Avec ce film d'animation, le self-made-man est encore « parti de scratch », pour reprendre son anglicisme préféré. Scratch, c'est-à-dire un ancien silo à grain à Pantin et un homme, Pierre Buffin, qui a passé un an à former des dizaines d'élèves des grandes écoles françaises de graphisme. « Pendant trois ans, on n'a pas eu une seule image à montrer. Dans ce cas, trouver 65 millions d'euros est plutôt délicat. » Et Besson de rappeler le mol enthousiasme de ses créanciers fidèles, TF1 et Canal +, pour un film d'animation. Idem pour les partenaires habituels à l'étranger : Japon, Corée, Allemagne, Scandinavie. « D'ordinaire, on leur demande 1 à 2 millions. Là, le ticket d'entrée était de 3 à 4 millions. Ils ont préféré attendre les images. » Résultat : les 25 premiers millions ont été financés sur des fonds de soutien et les fonds propres d'Europacorp, la maison de Besson déjà productrice de cinquante longs-métrages. Sans l'argent du cinéma, Besson le mal-aimé a dû inventer des solutions : « Si la troisième année du projet, en 2003, des licences n'avaient pas pris le relais, on aurait dû réduire la voilure. »

Ces licences, ce sont Atari pour le jeu vidéo (Bruno Bonnell, le patron, est un vieux copain de Besson), Clairefontaine, les jouets Lansay (qui pour les figurines ont engagé à grands frais deux mouleurs américains ayant travaillé sur « Le seigneur des anneaux »). Mais aussi Orange. « Je leur avais rendu service en réalisant une pub à la dernière minute. » Echange de bons procédés : Orange, qui veut attirer de jeunes abonnés et les sensibiliser aux options multimédia, a depuis le 16 novembre, et pendant vingt-deux jours, diffusé chaque jour sur son portail World deux minutes du film. Par la même occasion, Orange, qui cherche des contenus pour sa VOD, a acheté le catalogue Europa. Des passerelles ont été aussi créées entre les partenaires : le jeu Atari sera téléchargeable sur Orange.fr. Dernier gros partenaire à près de 3 millions d'euros : la BNP, qui, pour l'ouverture d'un compte Weezbee pour enfants, remet à ses nouveaux clients des figurines. Pour la banque, qui avait déjà aidé Besson, c'est une façon de rajeunir son image. La dernière bouffée d'oxygène est venue des livres « Arthur » écrits par Besson, qui, pour les publier, a créé en 2002 Intervista. « Son succès, 300 000 exemplaires pour chacun des quatre volumes, nous a donné de l'énergie. »

L'énergie : Besson veut en faire son mot clé. Il ignore s'il en aura assez pour tourner « Arthur 2 » et « 3 ». « Sept cents techniciens trépignent à Pantin. » Le film est déjà remboursé, mais il attend les résultats. Sans vouloir dire, prudent, quelle serait la barre de non-retour. « Si cela marche à l'étranger et pas en France, je continue. L'inverse ? Je ne sais pas. » Hésitation révélatrice d'un homme décidément un peu brouillé avec son pays. Et qui visiblement se retient pour dire ce qu'il pense d'EDF, qui bloque sa Cité du cinéma à Saint-Denis : « Le permis de construire a été accordé, mais EDF ne veut pas dépolluer au degré 5, ce qui nous permettrait de recevoir du public. Il ne veut pas non plus être tenu responsable d'éventuels accidents. » Affaire à suivre.

Pour l'instant, Besson joue au VRP international. Hier Israël, le Portugal, demain la Grèce, la Croatie, la Chine et les Etats-Unis, où les Weinstein sortiront « Arthur » sur 3 000 écrans. « Le livre n'a pas marché, mais il y a les voix de Madonna et Bowie. » Bien joué, là encore. Mais n'est-ce pas un peu léger de quitter le cinéma sur quelques peluches ? « Après dix films difficiles à faire, je ne suis pas sûr d'avoir le courage ou le talent pour apporter quelque chose de plus. » Il dit avoir trop de respect pour lui-même et son public. Difficile de le contredire. Et comme si cela lui tenait à coeur, il ajoute : « J'accepte la critique, mais je ne veux pas flouer le public. Il a payé. » Où l'on se rend compte que, finalement, art et industrie sont assez liés.


« Arthur et les Minimoys »
Souvent attiré par les profondeurs (« Le grand bleu », « Subway »), Besson s'enterre cette fois-ci sous le jardin d'une petite maison américaine de 1960 avec le peuple minuscule des Minimoys, menacé par le méchant Malthazar. Sauver a toujours été aussi au centre de ses préoccupations (« Léon », « Nikita », « Jeanne d'Arc ») et Arthur doit ici empêcher la double destruction des Minimoys et de la maison de sa grand-mère, menacée par les promoteurs. Contrairement aux films Dreamworks ou Pixar, Besson s'adresse exclusivement aux enfants. Mais ne s'est-il pas souvent adressé à l'enfant qui sommeillait en nous ? L'animation est assez réussie, mais le scénario, une fois Arthur passé sous terre, connaît de sérieux trous d'air. Dommage, car les aventures dans le jardin n'étaient pas déplaisantes.


Quand les Français donnent de la voix
Quel est le point commun entre Lambert Wilson, Emma de Caunes, Sophie Marceau, Clovis Cornillac, Jean Reno ? Ils ont tous, ces dernières semaines, fait entendre leur voix dans un dessin animé américain. Depuis « La route d'Eldorado », un produit Dreamworks, sorti en 2000, où José Garcia et Antoine de Caunes se donnaient la réplique, les distributeurs français ont emboîté le pas de leurs collègues américains, en engageant des acteurs connus. Cette politique, initiée aux Etats-Unis par Disney, confirmée en 1995 par Pixar sur « Toy Story » (Tom Hanks y faisait la voix de Woody), amplifiée en 1998 par Jeffrey Katzenberg à Dreamworks (« Fourmiz », leur première réalisation, avec Woody Allen et Sharon Stone), se justifie pour des raisons de marketing : les affiches alignent les noms célèbres, la promotion, malgré un contenu très pauvre, devient possible, et le public, qui apprécie la vedette, s'identifie avec le rôle doublé. « Au début, se souvient Camille Trumer, directeur d'UIP, le distributeur de "Souris City", les acteurs français ne comprenaient pas qu'on leur fasse cette proposition. Et puis ils ont vu la popularité qu'ils y gagnaient, comme Alain Chabat avec "Shrek". Certains, comme Dany Boon, nous ont même demandé de faire appel à eux. » Chez Dreamworks, c'est Katzenberg lui-même, à Los Angeles, qui s'occupe de la France : « On lui envoie trois à cinq essais de voix pour chaque rôle et c'est lui qui décide », précise Hilary Davies, directrice technique chez UIP. Pas bsoin de montrer le film aux acteurs : « Dreamworks est un sésame », constate Trumer. A la Warner, c'est la branche française qui choisit. « Pour Norma Jean de "Happy Feet", jouée par Nicole Kidman aux Etats-Unis, il fallait une voix chaude à la Marilyn, explique Lori Rault, directrice technique chez Warner. On a pensé à Sophie Marceau. Pour Memphis, je me suis souvenue d'Anthony Kavanagh et de ses imitations d'Elvis. » Pour l'acteur, qui visionne cinq ou six fois la version anglaise, l'exercice est profitable : un ou deux jours de travail payés entre 20 000 et 60 000 euros, avec la possibilité de montrer enfin un de « ses » films à ses enfants. Tous les distributeurs français constatent pourtant une surenchère autour des mêmes noms, José Garcia, Clovis Cornillac, Anthony Kavanagh, qui passent de l'un à l'autre. Car l'éventail est réduit. En France, ce sont surtout les jeunes acteurs qui franchissent le pas. Rien à voir avec les Etats-Unis, où, dans « Gang de requins », De Niro donnait la réplique à Martin Scorsese, Will Smith ou James Gandolfini.


par François-Guillaume Lorrain

© LE POINT 14/12/06 - N°1787 - Page 113
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