Rencontre avec Julie Gavras, réalisatrice et scénariste

Comment vous est venue l’idée de La Faute à Fidel?
Il y a une douzaine d’années, j’ai vécu en Italie. Là j’ai rencontré Domitilla Calamai qui deviendra plus tard l’auteur de Tutta Colpa Di Fidel. Quelques années après l’avoir lu, Tutta Colpa Di Fidel me trottait toujours dans la tête : les années 70 vues par une petite fille qui les subit, aucune vérité historique imposée, juste celle d’une enfant d’une dizaine d’années qui voit sa vie bourgeoise et confortable chamboulée par l’engagement politique de ses parents. Je trouvais que c’était là une belle façon de raconter à la fois ces années-là et aujourd’hui. De raconter ma génération. Et de me raconter aussi un peu, tout en restant cachée derrière le livre.

Entre la réalisation de deux documentaires, j’ai commencé à écrire l’adaptation. Le livre se déroulait à Rome, sur quatre années. Je l’ai transposé à Paris et sur une période d’un an. L’âge de la petite fille a été rajeuni car il était important qu’elle soit à un moment de sa vie où les enfants sont encore très tournés vers la famille. Le livre racontait aussi l’histoire d’un divorce, de l’explosion d’une famille, mais je souhaitais surtout m’intéresser à l’impact de l’engagement politique sur la vie de l’enfant.

Comment avez-vous créé le contexte de cette histoire ?
L’incursion du Chili, qui n’existe pas dans le livre, est un élément autobiographique. J’avais onze ans quand mon père a réalisé Missing sur le coup d’Etat de 1973 au Chili. C’est un souvenir très fort pour moi, je crois que c’est le premier film de mon père dont j’ai compris le sens. Aujourd’hui encore, quand je revois des images d’Allende ou du coup d’Etat, je suis émue. Quand il a fallu que j’imagine quel pouvait être l’engagement du père d’Anna, le Chili s’est imposé.

Je me suis beaucoup documentée sur le Chili, l’Espagne, mais aussi sur le féminisme parce que je voulais que la mère ait ses propres centres d’intérêt. J’ai lu en particulier le très beau livre « Paroles d’avortées » de Xavière Gauthier, un recueil de témoignages de femmes ayant avorté avant la loi Veil. J’étais sensibilisée à ces problèmes mais je n’avais pas imaginé tout ce qu’ont vécu ces femmes avant la contra- ception et la légalisation de l’avortement. L’évolution de la condition de la femme a été amorcée par les deux guerres mondiales, mais l’action des féministes au cours des années 70 a déclenché un vrai changement dans les mentalités.


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© Gaumont Columbia Tristar Films France


Ce travail de documentation était important car je voulais que ce soit cet aspect qui reflète les années 70 plus qu’une imagerie stéréotypée : la force des convictions, les engagements me semblaient plus représentatifs de cette époque qu’une maison en plastique hermoformé orange ou des pantalons pattes d’eph.

J’ai aussi lu des livres et vu des films sur les enfants. Bizarrement, et je ne saurais pas l’interpréter moi-même, j’ai encore un lien très fort avec l’enfance. Mon documentaire de long métrage, « Le Corsaire, Le Magicien, Le Voleur Et Les Enfants » s’attachait d’ailleurs à une classe de CM1. Peut-être parce que c’est à cet âge que tout se met en place. Grandir est compliqué. Je n’ai toujours pas l’impression d’être à l’âge adulte.

Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
Pendant six mois, à partir de janvier 2005, avec Coralie Amédéo, la responsable de casting, nous avons « martyrisé » plus de 400 petites filles ! Et chaque fois que nous devions annoncer qu’elles n’étaient pas prises, c’était douloureux. Nina est arrivée vers le mois d’avril et s’est imposée comme une évidence. Surtout à Coralie. Et à Sylvie, ma productrice, qui trouvait qu’elle avait le charme et la fraîcheur de la petite fille de Zazie de Queneau. Moi j’ai longuement hésité parce que j’avais peur de choisir. Nina n’avait jamais joué et il y avait beaucoup d’enjeux. Elle avait été repérée à la sortie d’une école.

Benjamin, qui joue François, a été un coup de cœur. Je suis tombée sous son charme ! Après avoir parlé avec lui lors de sa première audition, j’étais décidée à le faire revenir. Mais comme il habite en Haute-Savoie, c’était compliqué. Nous les avons donc rattrapés, lui et sa mère, à la station de bus ! Nous l’avons filmé et j’ai décidé que ce serait lui.

Je tenais beaucoup à ce que Julie Depardieu joue le rôle de Marie. Son personnage vient d’une famille bourgeoise bordelaise ce qui, a priori, peut sembler très différent de ce qu’elle joue d’habitude. Mais elle a ce mélange d’une certaine classe et d’une étrangeté qui fait qu’on imagine très bien qu’elle ait fui le carcan familial... Et qu’elle soit une mère un peu dépassée parfois...

Stefano Accorsi tient le rôle de Fernando. Il fait partie d’une nouvelle génération talentueuse de comédiens italiens. J’étais aussi sensible à ce « retour » vers l’Italie, vers le pays d’origine du roman, le pays où j’avais commencé à travailler dans le cinéma... Le travail de casting a aussi été important pour d’autres rôles fondamentaux. Tout d’abord les trois nounous : Filomena, Panayota et Maï-Lahn. Les deux dernières ne sont pas comédiennes et c’est justement leur naturel et leurs accents qui apportent beaucoup au film. Et puis aussi les Chiliens, Pierre et Emilio. Nina les avait surnommés les Laurel et Hardy chiliens.

Comment avez-vous envisagé la construction du film ?
L’expérience des documentaires – et donc du montage - m’a été utile pour le découpage. Avec la chef opératrice, Nathalie Durand, nous y avons beaucoup travaillé en amont. Le dispositif de narration radical du livre devait être respecté : celui d’être toujours dans la subjectivité d’Anna. Nous avons donc réfléchi à comment être toujours dans cette subjectivité non pas par une « caméra subjective » ou à « hauteur d’enfant », mais par une écriture cinématographique qui s’efforce de refléter les sentiments d’Anna. Ainsi, dans la première période de l’histoire, alors qu’Anna vit encore dans son monde bourgeois, confortable et fait d’habitudes, nous avons privilégié les plans larges, souvent fixes, comme des tableaux avec Anna au centre de son monde. Alors que le fil de l’histoire se déroule et qu’elle subit les changements qu’elle rejette, alors qu’elle s’oppose à ses parents, nous l’avons isolée dans le cadre et privilégié le champ, contre-champ pour accompagner sa situation d’affrontement ou d’observation.

Quelle a été votre approche de la direction d’acteurs ?
Je dirigeais des comédiens pour la première fois et c’était certainement ce que j’appréhendais le plus. Cela a été une expérience enrichissante car je me suis retrouvée avec deux comédiens dont la méthode de travail est très différente. Stefano a besoin de beaucoup parler de son personnage, de son héritage, de son métier, de ce qu’il allait faire. Julie, quant à elle, est beaucoup plus instinctive.

Pour les enfants, c’était encore différent. Avec Nina, je travaillais au coup par coup, scène par scène, plan par plan, de façon hyper directive, que ce soit pour les gestes ou pour marquer un regard. Les adultes ont forcément plus de propositions. Nina a ses propres gestes, ses propres expressions qui se retrouvent dans le film. Enfin, avec Benjamin, c’était parfois plus compliqué. Il n’a que six ans et il déborde d’énergie. Dire que je le dirigeais serait exagéré... L’expérience acquise sur mes documentaires avec les enfants m’a été très utile. A certains moments, j’étais sur leur dos, on les faisait répéter, on refaisait des prises... Il a fallu instaurer un rapport d’affectueuse autorité.


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