LES DEBUTS de Michel Serrault dans le show-bizness sont précoces : âgé d'une douzaine d'années, en pleine Occupation, après avoir truqué le poste de radio qu'écoute sa grand-mère, il peut annoncer en direct l'assassinat du pape, la fin du monde et la révolution aux portes de Paris. Sa prestation est assez convaincante pour plonger la vieille dame dans l'effroi. Vers la même époque, Serrault enfant possède déjà assez d'autorité vocale pour proclamer sur le quai des stations de métro Botzaris ou Buttes-Chaumont, bien avant l'extrémité de la ligne qui l'emmène chez lui au Pré-Saint-Gervais : "Terminus spécial, tout le monde descend !" Et les voyageurs quittent docilement les voitures, pour sa grande joie et celle de sa bande.




Car il possède une bande. Avec ses admirateurs, il fait des pique-niques au milieu des cabanes de chiffonniers de la porte Brunet (Paris-19e), organisant des hold-up chez une pauvre crémière promue au rang de souffre-douleur en entrant en trombe dans sa boutique, pour lancer d'une voix forte : "Personne ne bouge, on prend ce camembert... et puis ce flan... et on ne paie pas ! Silence ! Pas un mot !" Invention, fantaisie, audace : tout cela est drôle, légèrement négatif, parfaitement exécuté et ne sert absolument à rien. A ce point de sa courte existence, Michel Serrault a tout pour devenir un excentrique brillant, froid, résolu et totalement inutile. C'est alors que Dieu s'en mêle, et lui révèle, par la douceur particulière d'un soir, qu'il possède probablement une âme, et qu'il lui sera difficile de ne pas en tenir compte.

Devenir clown

La chose se passe au bord de la Dordogne, en 1940, là où Mme Serrault mère a envoyé ses trois fils et sa fille, craignant que l'armée française ne les lui ravisse, bien que l'aîné (Raoul) n'ait pas 15 ans. Elle n'a pas tort. Déjà soldat pendant toute la Grande Guerre, son mari, représentant de commerce le jour et contrôleur le soir au Théâtre de l'Ambigu, est remobilisé en 1938 malgré ses quatre enfants. Un soir, ceux-ci l'ont vu paraître, en uniforme mal ajusté et bandes molletières, avec un masque à gaz dont il sentait lui-même l'effet burlesque : "Un peu de discernement aurait dû nous faire comprendre, au simple vu de cet équipement, que la nouvelle offensive contre l'Allemagne se présentait assez mal pour nous", note le comédien. Bref, la défaite prolonge le séjour des petits Serrault à Argentat (Corrèze) et, les écoles laïques n'acceptant plus ses frasques, Michel se retrouve au collège religieux et au patronage, exposé sans défense aux entreprises du Bon Dieu.

Pour commencer, le ciel lui envoie le père Van Hamme, jeune diacre qu'il rencontre dans une école parisienne. Conquis, il sert la messe à ses côtés et prend avec lui le métro portant l'extrême-onction et priant en silence afin que l'agonisant vive assez longtemps pour recevoir les derniers sacrements. Mais en même temps l'enfant fréquente plus qu'assidûment le cirque Médrano, où se produisent les clowns italiens Fratellini, lesquels achèvent de donner à son existence le sens du divin. Au petit séminaire de Paris, à Charenton-le-Pont, là où se cache au même moment un enfant juif qui deviendra Mgr Lustiger, Michel Serrault hésite entre le Ciel et la Terre. Le sourire d'une jolie fille qu'il croise au métro Porte Dorée le bouleverse. Mais le bruit des cloches l'exalte. Après quelques mois d'hésitation, l'enfant décide de devenir clown. Son mentor spirituel, le père Van Hamme, lui fait valoir que cette situation est incompatible avec la prêtrise, mais mérite d'être travaillée avec le même soin. On l'envoie donc au Centre dramatique de la Rue Blanche, institut nouvellement créé qui se consacre à la formation des professionnels du spectacle. Serrault a 16 ans. La guerre s'achève.

"Il mêle Dieu à l'odieux"

"On ne saurait sous-estimer l'importance de la religion dans l'extravagance du plus délirant des comédiens actuels. Grâce à Dieu, c'est le cas de le dire, Michel possède en lui-même la possibilité de jouer à la fois Jésus et le pécheur, observe Pierre Tchernia, qui a fait de lui le Français le plus archétypique dans "le Viager". Cette étincelle lui donne une épaisseur profondément humaine. Dans ses films les plus apparemment bouffons, il mêle Dieu à l'odieux. C'est mon ami le plus proche. Il a en lui, mêlés, le bon et le meilleur."

A son entrée Rue Blanche, la culture théâtrale de l'élève est des plus minces. Il a vu au cinéma Jean Gabin (en Ponce Pilate !) dans "Golgotha" de Julien Duvivier, Henry Fonda dans "la Fille du bois maudit" de Henry Hathaway, et au cirque énormément de numéros de clowns dont les illustres Pipo et Rome, Grock et Zavatta ainsi que les Fratellini déjà cités. L'un d'eux, Albert, devient même son ami et lui révèle le grand secret du rire : "Les gens croient que c'est ton nez rouge qui les amuse, mais ce qui les rend heureux sans qu'ils le sachent, c'est ça", affirme l'insurpassable Auguste en se frappant le coeur. Or devenir clown n'est pas simple. Il n'y a pas, dans ces années plus rudes, d'école du cirque. On entre directement sur la piste à condition d'y être né. Préparant le Conservatoire où il n'entrera jamais, Michel Serrault rencontre un beau jeune homme délicieusement drôle, Jean Poiret, qui rame à peu près autant que lui. Leur problème à tous deux, c'est leur physique. Poiret est beau mec, mais il lui manque ces 10 centimètres qui font les séducteurs irréfutables. Serrault, lui, possède un visage élastique que les fiches des recruteurs qualifient d'"indéfini". Plutôt que d'attendre vainement une chance, ils la créent. Il existe à l'époque, dans la nuit de Paris, une douzaine de petits cabarets qui engagent, pour quelques francs, des amuseurs efficaces. Les duos comiques sont à la mode. Poiret et Serrault vont tourner pendant des années et à raison de six établissements par soir des sketches qu'ils imaginent, et dont la réputation croît très vite. "Le principe était très simple, c'était l'auguste et le clown blanc appliqué à la vie moderne", se souvient Jean-Claude Romer, un des artisans de "Monsieur Cinéma", qui dès leurs débuts les a souvent vus en scène. Poiret jouait les intervieweurs obstinément sérieux. Serrault, dans des improvisations différentes chaque soir, incarnait des personnages de plus en plus étranges, jusqu'à ce que le public découvre qu'on le faisait marcher et réagisse par un grand éclat de rire. Déjà les médias commençaient à se prendre très au sérieux. Poiret et Serrault l'avaient compris avant les autres, et se moquaient d'une dérive au moment même où elle prenait de la consistance. C'était très prophétique.

Duettistes

Leur étoile grandit si fort que Sacha Guitry, touché par la maladie et devant renoncer à interpréter lui-même dans le film qu'il prépare un rôle qu'il espérait tenir face à Michel Simon, préfère confier ces rôles à Poiret et Serrault : "Assassins et voleurs" (où l'on rencontre aussi un Darry Cowl débutant) est prévu pour tenir trois semaines dans deux salles. Ce sera, à la fin de la saison, un énorme succès, dépassant en entrées de grosses machines américaines. Pour les duettistes, que dix années de courses effrénées à la recherche du travail nocturne commencent à lasser, c'est l'espoir d'une carrière enfin brillante. Ils déchanteront. Guitry disparu, Serrault devra attendre encore dix ans et plus de quarante films un rôle à peu près digne de lui, dans "le Roi de cœur" de Philippe de Broca. Or il arrive que le Diable se fasse le bienfaiteur des enfants du Bon Dieu. Ce diable-là s'appelle Jean-Pierre Mocky. Détail curieux : il a rencontré Serrault dès 1953 sur le plateau des "Diaboliques" de Henri-Georges Clouzot. Un humour commun les unit. Mais le cinéma exige alors des têtes d'affiche et Mocky, devenu metteur en scène, ne peut travailler qu'avec des gloires confirmées : Fernandel, Francis Blanche, Bourvil. En 1970, le délicieux interprète d'"Un drôle de paroissien" meurt à 52 ans. "Serrault l'adorait, et sachant que j'avais dans mes tiroirs plusieurs projets avec lui, m'a proposé de prendre sa place. Mais je faisais, de mon côté, un véritable veuvage de Bourvil, confie Mocky. De 1970 à 1974, je n'ai pas pu réaliser un seul film comique tant la nostalgie m'étouffait. Pourtant le talent de Serrault était une tentation constante. J'ai profité d'un film policier, "Un linceul n'a pas de poches'' d'après Horace McCoy, pour l'engager. Il était si parfait que j'ai renoncé à mon deuil et lui ai confié "l'Ibis rouge'', que je destinais à Bourvil."

"L'Ibis rouge"

C'était l'histoire d'un tueur. Michel Serrault y fut génial. Michel Simon était son partenaire et un troisième Michel, Galabru, fermait la ronde. Dans "l'Ibis rouge", et pour la première fois, Serrault démontrait que les monstres sont aussi des créatures de Dieu. Dès lors, les films sérieux s'enchaînent, le rendant fascinant aux yeux des spectateurs : "l'Argent des autres" (Chalonge), "Garde à vue" (Miller), "les Fantômes du chapelier" (Chabrol), "Mortelle Randonnée" (Miller encore). Pourtant, c'est une pièce de théâtre écrite par son ami Poiret qui va le hisser au sommet.

On a parfois dit que Serrault jalousait en secret, chez Poiret, un réel don d'auteur dramatique. Le fait est que leur tandem s'est insensiblement relâché. "La Cage aux folles" va le reconstituer. Chaque soir pendant cinq ans, au Théâtre du Palais-Royal, Zaza Napoli, travesti clownesque, va faire écrouler les spectateurs, dans un numéro à rallonge que Serrault compose en technicien, véritable salut à Albert Fratellini (d'où, sans doute, la fraîcheur enfantine du personnage. Il est d'ailleurs probable que l'esprit d'enfance apparaîtra, à l'heure des bilans, le plus grand des cadeaux que le plus fou des acteurs ait fait à son public). La pièce, qui doit durer deux heures, se prolonge certains soirs jusqu'à faire manquer au public le dernier métro, comme un match de football où le temps est suspendu. Pour ceux qui ont vécu ces grands moments de spectacle, c'est un véritable drame que de ne les avoir pas filmés. Mais le cinéma français de l'époque ne brille pas par le pif.

"La Cage aux folles"

C'est un producteur italien qui achète les droits de "la Cage aux folles", qui sera donc tourné à Cinecittà, avec Ugo Tognazzi dans le rôle de Poiret. Du moins le metteur en scène est-il français. Edouard Molinaro se souvient d'ailleurs qu'il n'a pas eu la partie facile. Je connaissais Michel depuis les années 1960, ayant tourné avec lui pas mal de comédies très périssables, et même, après Mai-68, un film sérieux, intitulé "la Liberté en croupe'', dans lequel il jouait un notaire dont le fils devient révolutionnaire. Soit dit en passant, il joue remarquablement bien les bourgeois, sans doute parce qu'il est quelque part un bourgeois lui-même : pendant le tournage de "la Cage", il allait à la messe tous les dimanches à Saint-Pierre de Rome. De mon côté, afin d'humaniser la pièce, nous l'avions adaptée avec Francis Veber en tirant le duo vers le côté vrai couple, donnant aux deux héros une sorte de vie familiale crédible, avec ses crises matrimoniales, ses habitudes... Or Serrault était effroyablement gêné par cette évolution. Il voyait en Zaza Napoli un pur prétexte à stylisation burlesque. En faire un être de chair le gênait en profondeur. Dans ce cas, le metteur en scène s'en sort par un mélange de chaleur humaine et de ruses techniques, mais ce fut franchement un moment pénible. Puis le film sortit, et connut aux Etats-Unis un succès considérable, précisément auprès de la communauté homosexuelle qui put y voir comme la mise en spectacle de ses revendications (droit à la vie commune, au respect). Serrault découvrit alors que sa composition, étrangement, devenait un acte chrétien, un vrai moment de générosité."

Drame de conscience

En fait l'acteur venait de mettre fin, par cette reconnaissance, à un véritable drame de conscience : l'une de ses filles était morte, pendant qu'il jouait "la Cage" au théâtre, d'un accident causé par une poursuite automobile nocturne entre travestis du bois de Boulogne. Pour un esprit quasi mystique comme le sien, il était difficile de ne pas y voir le désaccord de Dieu. Et voilà que Dieu effaçait l'ardoise. "Comme Poiret d'ailleurs, Serrault est profondément préoccupé par le sens de la vie, confirme Francis Girod, qui l'a dirigé dans "le Bon plaisir". Persuadé, comme Shakespeare, que l'homme descend du songe et que le monde est fou, il trouve dans la foi (et devant de terribles deuils) un réconfort profond. Ce qui est merveilleux, c'est la coexistence chez lui de l'inquiétude et d'une intense drôlerie. Jeune assistant, à la demande d'un producteur, j'avais accompagné le metteur en scène Pierre Grimblat dans une mission délicate : le décider à jouer dans une comédie fort modeste, intitulée "Cent Briques et des tuiles". Déjeuner amusant, suivi d'un entretien au salon au cours duquel Serrault m'adresse soudain un gros clin d'oeil puis fait semblant de s'endormir. Désarroi complet du pauvre réalisateur, dont le discours rencontrait des ronflements inexorables. Mais il accepta le film : il avait ri."

"L'animal n'est pas facile"

Direct, pas toujours bienveillant, ne cachant pas ses inimitiés, Michel Serrault fait parfois peur. Jeune metteur en scène, Jean-Paul Salomé, qui l'a dirigé dans "Belphégor", comprend mal cette réputation. "Oui, l'animal n'est pas facile. Il est comme le cheval qui va à l'obstacle, il teste la résistance du cavalier. Il aime qu'on le tienne. Les réalisateurs peuvent s'attendre à souffrir. Pour les autres, il devient un allié." Ce qui n'empêche pas l'homme aux cents visages, le caméléon de Dieu, comme l'appelle Mocky, de se lancer parfois dans de longues brouilles. Le metteur en scène de "l'Ibis rouge", d'"A mort l'arbitre" ou du "Miraculé", qui passe pour le metteur en scène préféré de Serrault car il ne lui confie jamais deux fois le même rôle et que son délire ressemble au sien, connut avec le comédien un désamour de dix années. "Nous voulions faire "Volpone", en reprenant la pièce originelle de Ben Johnson, mais plutôt que lui je voyais Philippe Noiret dans le rôle-titre : il fallait un massif, comme Harry Baur dans la version d'avant guerre. Je lui réservais celui, plus court mais merveilleux, que tenait Charles Dullin, pourtant un de ses maîtres. Serrault s'est fâché, a essayé de faire tourner le film par un autre metteur en scène. Je ne le voyais plus. Je m'étais fait une raison. Puis un soir, comme j'étais au Cirque d'Hiver pour suivre un gala où lui, entre autres, devait jouer (un trapéziste paralytique, je crois !), il m'aperçut dans le public et, me désignant avec le bout de sa béquille, il hurla pour l'édification de toute l'assistance : "Jean-Pierre... Je vais retravailler avec toi."" La démarche et le lieu, cette pratique du pardon ont une fois de plus quelque chose de chrétien, les circonstances fussent-elles clownesques. Plus de quinze ans après "la Cage aux folles", Edouard Molinaro lui a confié le rôle de Louis XV dans "Beaumarchais". Pourquoi ? "Sans doute un clin d'oeil à Sacha Guitry, qui avait écrit la pièce. Et puis, dans la vie, il a ce côté à la fois seigneurial et trivial qu'on a souvent prêté aux rois de France. Mais la vraie raison... c'est que j'avais envie de le revoir."

Né le 14 janvier 1928 à Brunoy, près de Paris, Michel Serrault rêve d'être clown, entre dans la troupe des Branquignols, puis rencontre Jean Poiret avec qui il crée un duo comique qui attire l'attention de Sacha Guitry. Après une soixantaine de films comiques, il devient fascinant dans des films graves comme "Garde à vue" et "Mortelle Randonnée" de Claude Miller. Mais c'est "la Cage aux folles" de Jean Poiret, au théâtre puis au cinéma, qui fait de lui une star.

Source : Alain RIOU / Le Nouvel Obs du 3 août 2006
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