« Le Redoutable » : entre règlement de comptes et nostalgie

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Le réalisateur Michel Hazanavicius adapte librement un roman d’Anne Wiazemsky, ex-femme de Jean-Luc Godard.

De la même manière qu’il prend le nom d’un cinéaste pour celui d’un sous-marin, Le Redoutable, hésitant entre le pastiche et le drame sentimental, le règlement de comptes et la nostalgie, n’est pas un film facile à circonscrire. Fidèle à une manière qui lui a réussi (d’OSS 117 à The Artist), Michel Hazanavicius s’y repose sur un matériau préétabli pour le démarquer, le contrefaire, le styliser. C’est un roman d’Anne Wiazemsky, ex-femme du cinéaste Jean-Luc Godard, qui lui sert ici d’épure. Un an après (Gallimard, 2015) raconte l’inexorable rupture du couple fraîchement uni au diapason de Mai 68.

Le réalisateur restitue cette fin agitée des sixties avec une légèreté pop, poussant l’art du clin d’œil jusqu’à reproduire certains effets de style godardiens dans sa mise en scène conjuguée d’un amour qui se délite et d’une société qui se fissure. Le film s’ouvre sur l’échec de La Chinoise (1967), qui marque le début de la radicalisation politique de Godard, et s’achève sur le tournage du Vent d’Est (1970), qui marque sa disparition délibérée comme auteur au profit du groupe Dziga Vertov, formé avec le journaliste maoïste Jean-Pierre Gorin.

Entre ces deux termes s’engouffre un maelström d’événements montrés par le réalisateur avec la distanciation qu’on lui connaît, qui mènent à l’échec simultané du couple et de la révolution. Présentation gênée par Jean Vilar de La Chinoise à Avignon, manifestations gentillettes de Mai 68, interruption du Festival de Cannes, coup de poignard à l’ami Michel Cournot, séparation à Rome d’avec Bertolucci… Autant de moments au cours desquels Godard, grand bourgeois tourné révolutionnaire, brûle ses vaisseaux, rompt avec ses amis, se montre odieux avec sa femme, méprisant avec tout autre, et finit par se saborder lui-même.

Louis Garrel, qui a travaillé l’accent et la posture, donne à ce rôle difficile une touche enfantine et burlesque qui atténue la charge du portrait. Godard y apparaît comme un artiste qui ne s’aime pas, un intello à côté de ses pompes. Stacy Martin est plus à la peine en Anne Wiazemsky, dont le personnage se contente de subir les foudres de son compagnon.

Satire à double détente

Cette inégalité nuit au film, qui vise le portrait d’un couple qui se désynchronise dans le feu de l’époque, mais ne brosse que celui d’un vieil enfant colérique terrorisant son entourage au nom d’un idéal fourvoyé, en même temps que celui d’un artiste qui tourne le dos à son public. Une satire à double détente nourrit le film, qui se sert de ce personnage détestable et touchant pour se moquer d’une époque déraisonnable, dont il serait l’incarnation un rien boursouflée.

Le procédé est similaire à celui des OSS, qui permettait au réalisateur de tourner en dérision une certaine France corsetée et réactionnaire. Le Redoutable se paie ainsi les gauchistes de Mai 68, jeunes bourgeois inoffensifs dont Godard quintessencie la coquetterie dogmatique. L’inconvénient de la démarche est que Godard est à la fois une personne réelle et un géant du cinéma.

C’est là que le bât blesse. Car c’est une chose de montrer que Godard s’est mal comporté avec sa femme, c’en est une autre de fonder son point de vue sur le seul témoignage de celle-ci. C’est une chose d’estimer que le cinéaste s’est gâché, c’en est une autre de légitimer cette opinion sur le moment le plus fragile d’une carrière, admirable, qui est loin de s’y réduire.

C’est une chose, enfin, de montrer les mauvais côtés d’un homme, c’en est une autre de minorer ce qui le grandit : le désir d’un monde plus juste, le courage du renoncement, la recherche constante de la réinvention.

Film français de Michel Hazanavicius. Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Béjot, Micha Lescot (1 h 42).

Source : Le Monde / Jacques Mandelbaum

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