«Peshmerga» : Entretien croisé avec les cadreurs du documentaire

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«Peshmerga» : Entretien croisé avec les cadreurs du documentaire
«Peshmerga» : Entretien croisé avec les cadreurs du documentaire
 

De juillet à décembre 2015, ils ont remonté, caméra à la main, avec Bernard-Henri Lévy, les 1000 kilomètres de la ligne de front qui sépare le Kurdistan irakien des troupes de Daech. Au plus près des Peshmergas, ces combattants kurdes qui résistent face aux djihadistes qui terrorisent le monde, ils racontent leur expérience sur le terrain. « Peshmerga » le film documentaire de BHL sort en salles ce 8 juin 2016.

Comment vous êtes-vous engagés dans le tournage de Peshmerga de Bernard-Henri Lévy?

Camille Lotteau : Il y a à peu près un an le producteur François Margolin – avec qui j’ai travaillé à plusieurs reprises – m’a demandé si je n’étais pas trop sensible à la chaleur. Quelques jours plus tard j’essayais de décoller le mélange de sueur et de sable qui s’obstinait à obstruer l’œilleton de ma caméra m’empêchant d’observer les confins du Kurdistan irakien.

Olivier Jacquin : J’avais, comme Camille, travaillé avec François sur « Salafistes ». On avait envie d’aller voir de l’autre côté.

Ala Hoshyar Tayyeb : J’étais quant à moi au front du général Kamal Kirkuki, où j’ai rencontré François Margolin. Je lui ai montré les vidéos que j’avais tourné sur les fronts des Peshmergas. Les images l’ont intéressé. Il m’a alors proposé de travailler pour un film qu’il commençait à produire. Trois jours après cette première rencontre, il m’a présenté à Bernard-Henri Lévy. Quand ce dernier m’a parlé en détails du projet, j’ai accepté d’y prendre part.

Vous avez suivi les Peshmergas pendant plusieurs mois sur la ligne de front contre Daech. Comment vous ont-ils reçus ? Aviez-vous le droit de tout filmer ?

OJ. Les Peshmergas nous ont fait une confiance absolue et nous ont ouvert toutes les portes. Nous obtenions en quelques heures des choses qu’un journaliste aurait mis deux semaines à avoir. Ils nous disaient systématiquement : « Dites-nous où vous voulez aller, on vous emmène. »

CL. Les Peshmergas nous ont accueillis avec une fraternité qui m’a, à chaque check-point, dans chaque poste plus ou moins avancé, sidéré. Dans la pression des combats, l’attente, l’inquiétude des no mans land, leur calme souverain m’a porté et guidé. Je ne parle pas de la fraternité vite consommée avec un V de victoire brandi à deux doigts au moment de se quitter… je veux dire… ce sentiment qui donne l’envie, à la fin de chaque journée de tournage, de rester encore un peu, de passer une nuit de plus, de s’installer là et de continuer avec eux…

AHT. C’est vrai qu’avec l’équipe française, tout était différent. L’état-major nous a donné des accès qu’il ne donnait pas aux journalistes kurdes. Il nous a autorisés à aller partout, sur les premières lignes, et même dans les combats chauds. Et mon travail a été très facilité par rapport à ce que j’avais le droit de faire à l’époque où j’étais seul avec mes collègues habituels. Avec Olivier, Camille, François, Gilles et Bernard, on avait toujours l’autorisation d’accompagner les combattants en première ligne. C’était l’ordre du Premier Ministre et des généraux.

Quelles ont été les conditions particulières de ce tournage ? Quelles précautions sécuritaires preniez-vous ?

CL. Un jour où le front était calme dans les monts Zartik, je me calais bien droit face au vent, j’entreprenais de régler un diaph et de faire le point en vue de fabriquer ce qui me semblait pouvoir devenir une belle image d’un petit oiseau voletant face à Daech contre le vent d’est. Quand – tout à mes réglages je ne l’avais pas entendu arriver – je vois un vieux Peshmerga s’approcher lentement, entrer dans mon cadre (je me dis « pas mal »), s’avancer encore (je me dis « il va finir par faire fuir l’oiseau »), obscurcir carrément l’image en venant se coller à moi pour me dire, doucement, presque à l’oreille comme pour ne pas déranger : « don’t stay too long here because of daesh snipers ». J’ai arrêté dès cet instant le cinéma animalier en zone de combat. Cette anecdote pour raconter combien on oublie vite le danger quand on regarde à travers la caméra.

AHT. On ne prenait pas de précautions sécuritaires spéciales.

Le fait de se savoir filmés dans le cours de la bataille change-t-il le comportement d’un combattant? d’une unité?

CL. J’aime discuter de la manière dont la présence d’une caméra modifie les conditions de l’expérience, de la manière dont il serait possible de filmer autre chose qu’un réel déjà re-présenté, de la question du point moral qui structure ma pensée depuis la découverte des cinéastes Staub et Huillet mais là, quand le plateau de tournage est miné et que le camion régie est une ambulance, la réponse est non. Autre élément de réponse : même en l’absence de journaliste ou de documentariste, les Peshmergas n’arrêtent jamais de se filmer avec leurs téléphones. J’ai vu un type en pleine offensive conduire son pick-up en ayant calé son portable entre le volant et sa main gauche afin de continuer à filmer. Cela donne une activité élevée au rang de sport international quand, après les combats, les soldats se montrent et nous montrent leurs trophées vidéos, scalps numériques des fantômes de la guerre.

OJ. Effectivement les Peshmergas se filment eux-mêmes en permanence. C’est une belle réponse d’orgueil à la propagande insoutenable de Daech. On sait que toute guerre est aussi une guerre des images mais là ça atteint des proportions dingues.

AHT. J’ai quant à moi parfois senti que les grandes caméras changeaient le comportement de quelques combattants. C’est pourquoi j’ai demandé à Bernard-Henri Lévy et François Margolin d’utiliser une petite caméra pour filmer. Car, contrairement à une grande caméra de télévision, les combattants pensaient qu’il s’agissait d’une vidéo personnelle, qu’on ne diffuserait pas au public. Devant les petites caméras le tournage est plus naturel qu’avec les grandes. Ça aussi, c’était la volonté du réalisateur. Il insistait que les combattants devaient absolument oublier qu’ils étaient filmés.

Sans jamais les rencontrer, vous avez été en permanence à proximité des combattants de Daech. Qu’avez-vous pu percevoir, sur le terrain, que l’Opinion ne sait pas forcément ?

OJ. Que leurs roquettes sont de mauvaise qualité. Elles n’explosent pas toujours. Ce dont, par ailleurs, je me réjouis.

CL. Des gens. Peut-être ce couple de sunnites d’une cinquantaine d’années rencontré à Dohuk : ils nous racontent qu’à l’arrivée de Daech dans leur village ils se réjouissent, contents, pensant que ces nouveaux dirigeants allaient les favoriser, les aider face aux mécréants chiites et autres impies kurdes. Quinze jours plus tard ils abandonnaient biens et maison pour se réfugier dans le nord du Kurdistan. Ou bien cette fille de douze ans qui maintenait son regard dans le vague, tourné vers un lieu que je ne saurais imaginer, elle venait d’être rachetée au “marché aux femmes” de Mossoul par un espion qui l’a exfiltrée au Kurdistan.

AHT. Avant de travailler sur le film Peshmerga, j’avais approché Daech, dans les combats, à quatre reprises. La première fois c’était le 12 juin 2014 à Tal Al Ward, dans une offensive. Leurs combattants sont venus et ont tué onze Peshmergas à proximité de moi. Le 18 novembre 2014, dans un village qui s’appelle Kharabarout, situé à l’ouest de Kirkouk, je me suis retrouvé trop proche des combattants de Daech. J’ai même filmé deux des leurs qui se faisaient arrêter par des Peshmergas, juste devant moi. La troisième fois c’était à la montagne de Bachik. Et la quatrième fois était dans un village à proximité de Tikrit, qui s’appelle Zerga. Après, pour le film, il y a eu les nouveaux combats, spécialement ceux de Al Murah, de Albu Najim et de Albu Mohamad. Nous étions, à chaque fois, très près de Daech. Et là j’ai vu Daech différemment, peut-être à cause de Bernard-Henri Lévy qui insistait que les combattants de Daech ne sont pas courageux. L’Opinion chez vous croit que ce sont des hommes courageux. Ils ont construit cette illusion. Lui, en suivant les Peshmergas, a vu et compris une chose que l’Opinion ne sait pas : ils évitent le combat, ils fuient. Et, enfin, la dernière fois, c’était le 30 septembre 2015, le jour où j’ai été blessé…

Justement, Tayyeb a été grièvement blessé lors du tournage. Comment avez-vous vécu cette épreuve ?

AHT. C’était lors de la préparation de l’offensive des Peshmergas pour libérer les villages de Mounzirya et Guoubayba (à l’ouest de Kirkouk). Notre équipe est allée sur le terrain pour tourner la bataille. Avant la libération de Mounzirya, quinze Peshmergas sont entrés dans le village alors qu’il y avait encore des combattants de Daech cachés dans quelques maisons. Quand les quinze Peshmergas éclaireurs sont arrivés au centre du village, ils ont été entourés par les membres de Daech. La bataille a alors commencé. Je suis monté dans un pick-up et me suis séparé de l’équipe pour tourner des angles différents. Nous avons approché le village, les combattants de Daech tiraient vers nous. Le pick-up a avancé très vite et a sauté sur une mine qui a explosé. J’ai été blessé. L’opération à l’hôpital de Kirkouk a duré huit heures. Au début, les médecins ont dit qu’il fallait couper mon bras! Mais, pendant l’opération et les tests qui ont suivi, ils ont changé d’avis et ont décidé d’épargner mon bras. Peu après l’opération, mes camarades m’ont amené à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, où je suis resté pendant vingt-cinq jours. Car, à Erbil, il y a de meilleurs hôpitaux qu’à Kirkouk. Pendant toute cette période, l’équipe était tout le temps auprès de moi. Petit à petit je me sentais mieux. Puis, en décembre 2015, l’équipe m’a amené à Paris pour recevoir des soins médicaux. J’y suis resté cinquante-deux jours. Je n’oublierai jamais le jour où j’ai été blessé.

CL. Le soir, au mess, j’ai repris deux fois du riz. Il ne me restait plus qu’à éliminer Olivier pour prendre enfin le contrôle de l’image du film. C’était sans compter avec le service des urgences dans lequel Tayyeb a atterri. Je me rappelle son visage après l’explosion et sa première opération, je n’avais jamais vu cette couleur – tout au moins sur un humain – comme passée… et ses yeux qui brillaient comme un acouphène – quasi fluos – comme éternellement surpris de voir encore.

OJ
. On a eu très peur sur le coup mais finalement ça nous a rapprochés : on a passé du temps avec sa famille, ses amis, on l’a fait venir à Paris. Tayyeb est un type incroyable.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors du tournage ?

OJ. Qu’il faut du temps pour comprendre les choses. On a beau lire des articles de qualité, regarder des reportages à la télé, on n’y comprend rien au fond. En passant vraiment du temps au Kurdistan on a commencé à comprendre un peu ce pays. Et je pense que seul un vrai film de cinéma, avec son ampleur et son regard, peut rendre compte un tant soit peu du monde tel qu’il est.

CL. 1. Rencontre de Ala Hoshyar Tayyeb. 2. Rencontre avec les Kurdes qui n’a d’égal dans mes souvenirs que la découverte avec les Kabyles. 3. Rencontre avec Bernard-Henri Lévy, au quotidien et pendant des mois, BHL pour de vrai, Bernard bon camarade… Troublant.

Bernard-Henri Lévy n’en est pas à son premier film de guerre. Quel a été, chacun, votre « ressenti » de son comportement sur le terrain?

OJ. Il marche vite, le bougre ! Heureusement qu’on avait trois caméras pour tenir le rythme.

CL. Rapide mais précis, expérimenté mais curieux, prudent mais opiniâtre, impassible mais sensible, inébranlable mais, parfois, ébranlé.

AHT. Son visage est connu. Les gens de Daech le connaissent très bien. Ils n’ont jamais réussi à l’attraper, heureusement, car on tournait très vite, on se déplaçait dès qu’on avait fini de filmer et Daech n’arrivait pas à nous localiser. Mais attraper Bernard-Henri Lévy qui, en plus, est juif, ça aurait été une grande réussite pour eux.

En quoi les Peshmergas sont différents des autres combattants ?

OJ. Je n’aime pas trop le mot « valeurs » mais là je dois le dire…

CL. Le Général Maghdid Herki le dit mieux que quiconque : « Nous nous battons pour le Kurdistan et pour l’Humanité ».

AHT. Les Peshmergas ont une éthique de guerre, ce qui n’est pas le cas de leurs opposants. Les Peshmergas ne tuent jamais les prisonniers de guerre. Et ils respectent toutes les ethnies, toutes les religions. Ils respectent également les journalistes et essayent de les protéger lors des batailles.

Pensez-vous que les Peshmergas gagneront la guerre contre Daech ?

AHT. Ils sont très courageux. Ils mènent ce combat pour leur peuple et pour l’indépendance du Kurdistan. Les Peshmergas défendent les valeurs de la démocratie et les valeurs de l’humanité. Chez les Peshmergas, il y a la culture, la musique – on ne voit pas ces valeurs et cette culture chez les autres. Alors, oui, bien sûr, je pense qu’ils vont gagner cette guerre.

OJ. La question est surtout de savoir si l’armée irakienne sera suffisamment unie et prête à collaborer pour reprendre les zones de peuplement arabe tenues par Daech et assurer l’après.

Peshmerga a fait partie de la sélection officielle de cette dernière édition du Festival de Cannes. Que retenez-vous de l’expérience cannoise ?

CL. Etrange de retrouver au bord de la Méditerranée les combattants rencontrés dans la pampa irakienne.

AHT. Je suis si heureux que notre film ait été sélectionné officiellement au Festival de Cannes. Participer au Festival a été une très belle expérience, c’était comme un rêve.

OJ. C’est une belle caisse de résonance pour le film. Ça me fait surtout plaisir pour nos amis kurdes, que le festival se soit intéressé à leur combat. On leur devait bien ça.

Source : La règle du jeu / Propos recueillis par Maria de França.

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