JOANN SFAR JETTE UN PAVE DANS LA MARE

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JOANN SFAR
JOANN SFAR
 

« Le cinéma français va bien ? Il pourrait aller beaucoup mieux.

Nous avons de grands réalisateurs, des idées et des comédiens formidables. Nous sommes un des rares pays d’Europe à disposer de techniciens et de studios capables de rivaliser avec Hollywood. Notre industrie cinématographique a tout le talent nécessaire.

Le cinéma français manque de grands projets.

C’est anormal que les seuls films français à gros budgets soient des adaptations de bandes dessinées des années 60. Ca donne des films formidables… pour enfants. La littérature française ne se limite pas à Astérix ! J’aime les films sur le petit Nicolas et tous ces trucs, mais ça me désole de voir que les seules œuvres ambitieuses qui se financent tapent dans la petite enfance et la nostalgie.

Un grand film français populaire, selon moi, c’est La Reine Margot ou Germinal. Ce sont des œuvres qui emportent tout le monde et dont on se souvient vingt ans après. Quand je pense à ce que le cinéma français populaire devrait être, c’est les noms de Pagnol, Renoir et Berri qui me viennent à l’esprit : autant d’ambition que les américains, pas peur de se mesurer à eux, mais avec d’autres armes.

Pourquoi tant de films pour enfants ? Parce qu’on nous impose de tourner en langue française. Un film en langue française, quoi qu’en dise Unifrance, ne s’exporte pas. Donc, dès qu’un film en langue française est cher, il doit s’adresser aux petits enfants pour bien remplir les salles. Tourner en français, c’est avoir la certitude que ton film sera peu vu à l’étranger, qu’il sera mal doublé, mal sous-titré et ne subsistera que dans des ciné-clubs. Mes bandes dessinées se vendent dans quarante pays, j’ai la même ambition pour mon cinéma. Faire rayonner la culture française, c’est s’assurer que les réalisateurs français ne seront pas handicapés par rapport aux espagnols ou aux anglais ou aux autres européens qui ont depuis longtemps recours à la langue anglaise pour leurs films les plus ambitieux. Faire rayonner le travail de nos cinéastes, ça consiste à arrêter de leur mettre des bâtons dans les roues quand ils veulent tourner en anglais. Si je fais Les racines du ciel ou Belle du Seigneur, je veux tourner en anglais. Cette idée simple et provocante :

Si on s’arc-boute sur la langue française, on ne défend pas le cinéma français.

Certains films doivent être en français. D’autres, quand ils ont une ambition internationale, quand ils peuvent aider à faire connaître notre pays peuvent parler l’anglais qui n’est pas la langue des américains. C’est la langue du cinéma. Moi aussi, je rêve de tourner en yiddish, ou en niçois, mais pas toujours.

L’Etat, les organismes de financement et les chaînes de télévision n’ont pas de grands projets pour notre cinéma. Il faudrait une politique de grands travaux comme avant fait Mitterrand en architecture. Prendre des oeuvres majeures de la littérature françaises et en proposer des versions provocantes, qui énervent, rassemblent, font débat. Des films dont on se souviendra.

J’ai le droit de parler d’argent ? La France produit entre 400 et 500 films par an qui sont majoritairement finances par la télévision. Il faut donc que ça plaise au téléspectateur. Donc: écrasante majorité de comédies du réel ou de choses avec des policiers caméra à l’épaule. Budget moyen d’un film français : entre 4 et 7 millions d’euros.

Budget moyen d’un film populaire à diffusion international : entre 30 et 500 millions de dollars !

L’Espagne a choisi : comme son marché domestique est inexistant, ils ne produisent qu’une quinzaine de films par an, mais chacun coûte entre 30 et 50 millions d’euros, ou alors ce sont des films de genre. Tous ces films sont en anglais. Tous ces films voyagent très bien.

J’essaie de dire que notre système de production du cinéma français, même s’il est unique au monde, a des effets pervers. Nous nous sommes sciemment interdit de créer des oeuvres adultes, novatrices, ambitieuses et qui voyagent.

Plutôt que de faire 500 films par an qui relevant pour leur immense majorité du téléfilm déguisé, on devrait en faire 100 ou 50. Et permettre à ces oeuvres d’être bien financées. D’en avoir assez, en écriture, en réécriture et en tournage pour épater le monde entier. Harry Potter, c’est 400 jours de tournage. Un film digne de ce nom doit pouvoir bénéficier d’un minimum de 70 jours. Plein de cinéastes français sont capables d’aller taquiner Harry Potter, mais il faut nous donner les armes pour ça.

The Artist et Intouchables sont une leçon dont personne ne veut tirer les conséquences. Le producteurs de ces deux films devraient raconter publiquement la difficulté qu’ils ont eu à monter ces oeuvres et le manque de vista de leurs interlocuteurs. Par leurs succès éclatants, et par le cauchemar de leur financement, ces deux films devraient inciter certaines institutions à se remettre en question.

Je suis très fier des César qu’a eu mon film sur Gainsbourg. Et je suis très heureux qu’on le considère comme une oeuvre française. Je voudrais juste rappeler que si Universal n’avait pas rajouté trois millions d’euros, ce film n’existait pas. C’est donc un film franco-américain. Et j’en suis très heureux. Je veux qu’on joue à ça. : proposer des jouets excitants pour faire en Europe des films qui s’adressent au monde… et tant mieux si c’est avec de l’argent américain. Si notre nouveau ministre de la culture ne sait pas quoi faire du cinéma français, qu’elle lise cette double-page! Il faut faire de grandes choses! »

Source : Télérama

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