Profession: agents de cinéma

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Vendredi 1er juin 2007, 12 heures. Météo variable avec microclimat orageux au 20, avenue Rapp (Paris VIIe), siège d’Artmédia, la plus grosse agence artistique française. Face au puissant patron, Bertrand de Labbey, Céline Kamina et Cécile Felsenberg, après dix ans de bons et loyaux services, annoncent leur intention de démissionner afin de créer leur propre structure, Ubba (Une Bien Bonne Agence). Dans laquelle, sous-entendu, les talents dont elles s’occupent depuis toujours (Marina Foïs, Guillaume Canet, Christophe Lambert, Yvan Attal et une centaine d’autres) ne manqueront pas de les suivre, moyennant, évidemment, de leur part, un rachat de clientèle à Artmédia.

Coup de tonnerre dans le bureau. Suivi de coups de téléphone aux avocats. Lesquels organiseront un premier rendez-vous entre ce qu’il est convenu d’appeler, à ce moment-là, des ennemis. «On s’est dit quelques horreurs», concède Bertrand de Labbey. Une fois l’abcès percé, une autre réunion est organisée. Plus calme. Plus constructive, surtout. Au cours de laquelle Bertrand de Labbey propose un choix à Céline Kamina et à Cécile Felsenberg: le rachat de leur clientèle à un prix musclé (on parle, dans le milieu, de 2,4 millions d’euros) ou une association d’Artmédia dans Ubba à hauteur de 51%. Après mûre réflexion, les deux femmes optent pour l’option la plus économique. Toute indépendante qu’elle est, leur agence, située dans le Marais parisien, n’en est pas moins une filiale d’Artmédia. «Beaucoup de bruit pour rien», souffle- t-on dans le landerneau du cinéma.

Mais cette affaire est symptomatique des changements dans une profession de coulisses plutôt que de haut de l’affiche. L’agent, autrefois considéré comme soutien professionnel et moral des artistes, s’est transformé, ces dernières années, en businessman. «Gérard Lebovici et Jean-Louis Livi [fondateurs d’Artmédia dans les années 1970] étaient déjà des hommes d’affaires», rétorque Annabel Karouby, de Cinéart. Certes. Mais ils n’étaient pas issus, comme Nicolas Sauvaige, par exemple, nouveau propriétaire de Cinéart, justement, du secteur industriel classique. Patron d’une société de packaging, Sauvaige a commencé par investir dans des boîtes de relations publiques, avant d’acquérir, cet été, 100% de l’agence dont le plus gros client s’appelle Jean Dujardin.

«Ma femme est l’attachée de presse de Carole Bouquet et de Vanessa Paradis, et tous mes amis sont réalisateurs, comédiens ou producteurs, explique Nicolas Sauvaige. J’ai toujours nagé dans le spectacle.» Au demeurant, il ne prétend pas être un cador de sa (nouvelle) profession. Son rayon, c’est la gestion. Pour le vedettariat, il fait confiance à ses troupes, sachant, dit-il, qu’ «un bon agent est un bon juriste, un bon négociateur, une bonne nounou, doté, en plus, d’un bon sens commercial». «Et d’un sens artistique développé», ajoute Annabel Karouby. Reste à trouver le temps de le développer.

Jusqu’à il y a peu, le travail de l’agent se partageait entre la lecture de scénarios, le suivi de ses poulains, et leur engagement au meilleur prix possible. Désormais, il doit ajouter d’autres flèches à son arc: de solides notions de droit, une bonne maîtrise de la communication, et une connaissance des nouveaux modes de diffusion. «L’heure est à l’américanisation du métier, assure David Vatinet, d’Agents Associés. Aux Etats-Unis, un artiste travaille avec un agent, un manager, un attaché de presse et un avocat.» Et cette fièvre américaine, contagieuse, gagne toutes les clauses des contrats des artistes. Il faut négocier, à l’avance, la date de sortie d’un film, de manière à ménager le planning du comédien ou, pour les scénaristes de séries télé, savoir rediscuter leurs droits d’auteur. «Les responsables de chaînes français s’apprêtent à coller au système américain, explique Marie-Laure Munich, de Cinéart. Ils achèteront un programme et le diffuseront autant de fois qu’ils le voudront sans payer plus.» On parle aujourd’hui de pay per view,de catch TV,de video on demand…

Pour le néophyte, même s’il parle anglais, c’est du chinois. Les agences doivent alors recruter. Jean-François Gabard, patron de Zelig, l’un des rares de la profession à être salués par les producteurs pour sa bienveillance, s’est, par exemple, adjoint les services de Véronique Bouffard, ancienne déléguée générale d’Unifrance (association chargée de la promotion du cinéma français dans le monde). «Il apprécie ma connaissance du secteur et l’étendue de mes contacts, qui sortent du cadre artistique stricto sensu», dit-elle. «L’entregent ne suffit plus, avoue Céline Kamina. Aujourd’hui, il faut avoir une vraie connaissance du montage financier d’un film.»
«Accros à l’argent, ils n’admettent pas l’aberration des cachets»

A propos de finances, influence hollywoodienne encore, les cachets ne flambent plus: ils explosent. Et ce depuis 2001. «Celui qui touchait 300 000 francs hier réclame 300 000 euros aujourd’hui», résume un producteur. Et la star dite «bankable» – celle que tous s’arrachent – peut exiger 2 millions d’euros pour un film, auxquels s’ajoutent divers intéressements. «Les agents sont responsables d’un détournement des profits du cinéma, s’énerve un autre producteur. Non seulement ils sont accros à l’argent [un agent perçoit 10% du cachet d’un artiste], mais, en plus, ils refusent d’admettre l’aberration des cachets demandés, sans quoi ils perdraient de leur importance lors des négociations.» Principalement visé: François Samuelson, patron d’Intertalent, surnommé, par l’un de ses confrères, «l’Enclume», pour son entêtement à ne jamais baisser les prix. Contacté par L’Express, il s’est refusé à tout commentaire. Limiter la gourmandise à sa seule personne serait pourtant injuste. Certains confirment, en tempérant, le dérèglement des cachets: «Quand Romain Duris signe pour Molière, je suis gourmand [800 000 euros], explique David Vatinet. Quand il accepte Dans Paris, une production plus fragile, je ne le suis pas [150 000 euros].» D’autres confirment en se défendant, telle Marie-Laure Munich: «J’ai vu des artistes obtenir une somme exorbitante et la claquer stupidement. En clair, ce n’est pas d’argent qu’ils ont besoin, c’est de valorisation.»

Aux ego les agents préfèrent donc les affaires. La plupart glissent donc logiquement du côté de la production. «Notre boulot ne se limite plus à celui d’un bureau de placement, explique Céline Kamina. On participe à l’élaboration de certains projets.» Ainsi Bertrand de Labbey est-il fier d’avoir négocié les droits d’adaptation de L’Immortel,de Franz-Olivier Giesbert, au nom des sociétés de Jean Reno (qui jouera le rôle principal) et de Richard Berry (qui réalisera). Il semble que le temps soit venu de remettre au goût du jour le terme imprésario, dont la racine italienne, impresa, signifie «entreprise».

Source : Christophe Carrière / L’Express

Au premier plan

Elles étaient cinq il y a trente ans. Aujourd’hui, on compte une soixantaine d’agences artistiques.

Artmédia : 480 talents (Gérard Depardieu, Cécile de France, Jean-Pierre Jeunet…). 8 agents, 31 employés.

VMA (filiale d’Artmédia) : 300 talents (Benoît Poelvoorde, Fabrice Luchini, Laura Smet…). 6 agents, 16 employés.

Ubba (filiale d’Artmédia) : 110 talents (Béatrice Dalle, Nicole Garcia, Guillaume Canet…). 2 agents, 8 employés.

Cinéart : 550 talents (Jean Dujardin, Gérard Lanvin, Emilie Dequenne…). 9 agents, 22 employés.

Adéquat : 220 talents (Monica Bellucci, Karin Viard, Vincent Cassel…). 2 agents, 15 employés.

Zelig : 150 talents (Catherine Frot, Agnès Jaoui, Edouard Baer…). 2 agents, 6 employés.

Intertalent : 120 talents (Benoît Magimel, Juliette Binoche, Albert Dupontel…). 2 agents, nombre d’employés non communiqué.

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