Pascale Dauman, in memoriam

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Elle n’avait pas 70 ans. Soyons tristes, mais soyons comme elle, qui a vu froidement venir la mort, et depuis un bon moment, sans jamais le porter dramatiquement. Voyons autant que faire se peut à quoi ce malheur pourrait être utile : une femme trop inconnue disparaît et c’est aussitôt un éclat de mémoire, tout un bloc de l’une des meilleures parts de l’histoire du cinéma français, qui surgit, nous en imposant à tous.

Il existe un pur mystère biographique autour de Pascale Dauman, dont le secret ne nous intéresse pas en tant quel tel mais pour ce qu’il explique : le cinéma a tout remplacé. A ceux qui n’ont réellement pas de famille, l’adoption du monde du cinéma et leur propre adoption par ce même monde écrabouillent toute la facticité du cliché : oui, avant toute chose, il y avait le cinéma pour Pascale Dauman. Il était sa famille et plus encore : son jus, son monde, son oxygène, son shoot. Et s’il a aussi été pour elle un moyen de se construire une identité, alors tant mieux.

Avant d’être l’épouse du producteur Anatole Dauman (l’une des plus influentes et décisives éminences de la Nouvelle Vague, disparu en 1998) avant même de se lancer elle-même dans la bataille des financements, Pascale Dauman est d’abord subrepticement apparue dans quelques films clés : avec entre autres Frédéric Mitterrand, Joe Dallesandro et Humbert Balsan, elle fit l’infirmière pour Rivette dans Merry-Go-Round : pour Truffaut, infaillible dénicheur de beaux brins de fille, elle sera la belle femme dans la rue de Baisers volés.

Sous le signe d’Anatole et de sa société Argos films, Pascale Dauman entame une aventure artistique qui culmine avec Paris, Texas. Lui producteur délégué ; elle productrice associée. Ce sont les années de gloire sous soleil wendersien, avec palme dorée et dernier étage du Miramar : pleins feux Croisette ! L’équipée en compagnie de Wenders se poursuit jusqu’aux Ailes du désir, sur le tournage duquel on la revoit, caillant le jour sur le plateau et se déchaînant la nuit dans les clubs berlinois.

Sa grande aventure artistique personnelle reste néanmoins celle qu’elle a partagée avec Raymond Depardon. Pour le cinéaste photographe, la réciproque est tout aussi vraie : Pascale Dauman fut son emblématique productrice, celle qui l’a installé comme metteur en scène et permis sa plus intense expérience de créateur, depuis Une femme en Afrique (documentaire autour de Mme Claustre qu’ils transformeront en fiction cinq ans plus tard avec la Captive du désert ) jusqu’à Paris, leur dernier enfant commun, en 1998.

On n’a pourtant pas dit grand-chose de Pascale Dauman si on n’a pas au moins évoqué quelle femme elle était. Et en effet : quelle femme ! Une peau très mate, une allure terrible, une silhouette houdinesque et ondulée, des mains agitées qui venaient lui soutenir le visage, se plaquer sous ses yeux de Poulbot écarquillés, une voix qu’elle qualifiait elle-même de rogomme, une bouche dévorante et dévorée. Faisant partie du tout premier cercle des amis de Serge Daney (dix ans après sa mort, elle disait encore «mon Serge» ), Pascale Dauman, femme bouillonnante, rayonnait d’une lumière très forte et très étrange, une lumière brûlée, où s’affichait sans détours une avidité de la vie, avec ses plus bruts et dangereux trésors.

Source : www.liberation.fr

Filmographie

Productrice

Paris (1998), de Raymond Depardon

Délits flagrants (1994), de Raymond Depardon

La Captive du désert (1990), de Raymond Depardon

Coproducteur

Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (1989), de Peter Greenaway

Producteur associé

Les Ailes du désir (1987), de Wim Wenders

Paris, Texas (1984), de Wim Wenders

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