Scénariste : le cinéma sans la gloire

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Olivier Dazat signe jusqu’à six scénarios par an. Pour des très grosses productions comme le prochain Astérix aux Jeux olympiques, Podium de Yann Moix, les rôles de Pierre Richard, des comédies populaires. « Il m’arrive de vendre des idées à des sociétés de production, sans même écrire de scénario », dit-il sans ostentation. En fait, il préfère travailler avec des producteurs plutôt qu’avec des réalisateurs. « Ils peuvent jeter mon scénario, je m’en fous », dit-il avec un cynisme hors du commun. Olivier Dazat va rarement voir en salles les films qu’il a écrits. « Ma muse, c’est le fisc, qui m’oblige à travailler », dit-il tout de go, sans rien dissimuler de son plus gros cachet : 300 000 euros.

Pour un Dazat « mercenaire », combien d’auteurs à la peine ? Le scénariste est, en France, un travailleur de l’ombre, rarement bien payé de ses efforts. Ni gloire ni fortune au rendez-vous. Rien à voir avec le métier tel qu’il se pratique aux Etats-Unis. « Si vous voulez être célèbre, ne soyez pas scénariste », prévient Danièle Thompson. La cosignataire de films aussi différents que La Reine Margot ou La Grande Vadrouille sait trop bien ce que c’est que de construire des histoires, inventer des personnages, des situations, passer des jours et des jours, parfois des années, avec un metteur en scène, pour finalement éprouver cette « drôle de sensation d’être à l’origine de tout et généralement ignorée à la sortie du film… ».

Les scénaristes et les producteurs sont, en France, les seuls professionnels du cinéma à ne pas être intermittents du spectacle. Leur métier, sans statut, sans structure, n’est même pas répertorié au Centre national de la cinématographie (CNC), où l’on ne trouve trace que de « contrats de scénaristes ». En fait, le scénariste est considéré comme un écrivain, un auteur. C’est une toute petite caste. L’Union-Guilde des scénaristes (UGS) en compte environ 150. Une poignée seulement, peut-être une cinquantaine, vit très bien de ce travail. L’un des plus productifs, Jean-Claude Carrière, a signé une centaine de films. Francis Veber, Pascal Bonitzer, Jean-Loup Dabadie, José Giovanni, Danièle Thompson, Didier Kaminka, Gilles Taurand, Jérôme Tonnerre et Santiago Amigorena, avec plus d’une vingtaine de scénarios écrits pour le cinéma, figurent également parmi les plus féconds, d’après le trimestriel La Gazette des scénaristes. Les autres ont du mal. Pour joindre les deux bouts, ils proposent leurs services aux chaînes de télévision. Après avoir travaillé dans la publicité, le jeune Christophe Turpin a passé des années à écrire des histoires pour le cinéma sans jamais réussir à les vendre. Il faisait du baby-sitting pour arrondir ses fins de mois, avant d’être sorti d’affaire grâce au scénario de Jean-Philippe, que la société de production Fidélité Films lui a acheté.

Aux Etats-Unis, au contraire, le métier est reconnu, les moyens sont énormes. Même si quatre projets sur cinq ne voient jamais le jour. Chaque histoire est écrite, réécrite, testée et susceptible d’être abandonnée. Ce sont les producteurs qui détiennent le copyright : ils peuvent modifier comme ils l’entendent les scénarios – ce qui n’est pas vrai en France. A Hollywood, on compte parfois jusqu’à une dizaine de plumes pour un seul long-métrage. La très puissante Writer’s Guild of America (Guilde des scénaristes) joue un rôle fondamental puisqu’elle décide qui aura le privilège de figurer au générique d’un film… Ce choix est déterminé, sur preuves écrites, par le niveau de participation de chacun : celui qui a eu l’idée de départ, rédigé le scénario original, inventé un personnage-clé, ou produit la version finale de tournage….

En France, 95 % des scénarios sont écrits ou coécrits directement par le réalisateur. Cette façon de travailler, qui consacre le cinéma d’auteur, subsiste depuis la Nouvelle Vague. Si l’on surpaye les comédiens, le scénario et la mise en scène restent les parents pauvres de la filière. Plus nouveau : le diktat des télévisions – qui financent le cinéma – aboutit au formatage des scénarios. Pour Jacques Fieschi, qui a signé l’écriture de films de Nicole Garcia, Benoît Jacquot, Olivier Assayas ou Claude Sautet, il serait impossible aujourd’hui d’écrire le scénario de Lolita : « On entre dans un monde très moralisant. Même les producteurs ambitieux demandent des films qui ne soient pas trop noirs. Il faut batailler pour ne pas céder à ce type de formatage. »

« Les conditions de liberté du film d’auteur sont de plus en plus rognées », constate, lui aussi, le scénariste et réalisateur Pascal Bonitzer, qui a signé des films de Jacques Rivette ou André Téchiné. Les conditions de financement du scénario sont plus difficiles. Il ne représente que de 1 % à 2,5 % du budget total d’un film français, contre 10 % en moyenne pour un long-métrage américain. A titre d’exemple, le scénario du Cinquième Elément, de Luc Besson, a représenté 2,39 % du budget (soit 1,8 million d’euros), celui d’Au coeur du mensonge de Claude Chabrol 2,62 % (soit 180 000 euros) ou celui de La Vie rêvée des anges d’Eric Zonca 0,98 % (soit 20 000 euros). Longtemps, les scénaristes de films étaient payés au forfait. Les producteurs réduisent aujourd’hui les risques en ne payant les scénaristes intégralement que si le film voit le jour.

« Le scénario est un puits sans fond, on peut écrire et réécrire pendant dix ans, il n’y a jamais de certitudes », dit Marcia Romano, qui a signé Les Amitiés maléfiques. Chaque scénariste a ses trucs, ses manies. Jacques Fieschi a écrit directement des rôles pour des acteurs, comme Catherine Deneuve, Daniel Auteuil ou Isabelle Huppert. Avec Jacques Rivette, « c’est toujours un rituel, on se voit à trois chez Christine Laurent (qui cosigne les scénarios) pour parler deux après-midi par semaine », raconte Pascal Bonitzer. Au risque d’angoisser ses comédiens, le réalisateur de L’Amour fou se contente de donner quelques pages du scénario à ses acteurs la veille ou le jour même du tournage. Dans ces duos réalisateur-scénariste, certains sont stakhanovistes : André Téchiné travaille de façon acharnée, tous les jours, avec son scénariste, jusqu’à « sortir » le scénario idéal. Il y a les perfectionnistes. Laurent Chouchan, qui signe les films d’Etienne Chatiliez, passe des heures à se documenter sur les sujets qu’il doit aborder. Il s’est plongé dans l’endocrinologie, a étudié le métier méconnu des dessaleurs d’eau de mer…

Des Etats-Unis, une nouvelle façon de travailler et retravailler les scénarios commence à arriver en France, avec le recours aux « script doctors ». Embauchés comme consultants et payés au cachet par le producteur, ils interviennent pour débloquer l’écriture d’un scénario en panne. Le script doctor doit poser un diagnostic, expliquer où le texte pèche, suggérer des améliorations. Non reconnus par la Guilde des scénaristes, les script doctors d’outre-Atlantique sont bien rémunérés (jusqu’à 250 000 dollars pour six semaines de travail), mais restent anonymes. La plus célèbre est sans doute l’actrice, scénariste et réalisatrice américaine Elaine May. Elle aurait « sauvé » le scénario de Tootsie, le film de Sydney Pollack, en ajoutant le personnage interprété par Bill Murray.

Les script doctors interviennent parfois sur des pièces détachées, et selon leur spécialité. Jean-Yves Pitoun, scénariste français à Hollywood, a réécrit, avec succès, le personnage féminin d’un film d’action qui a bien marché. « Du coup, j’étais devenu à la mode, j’avais la réputation de celui qui pouvait intervenir dans la réécriture des rôles de femmes actives… »

« En France, avec le statut roi des auteurs, ce type d’intervention est souvent vécu comme une castration. Le producteur y a recours quand il n’arrive pas à trouver un financement », dit Frédéric Krivine, coprésident de l’Union-Guilde des scénaristes. Ce nouveau métier est encore peu pratiqué – sauf pour les comédies à gros budget – parce qu’il coûte cher. Le plus connu dans cette spécialité était Claude Sautet. « La sixième version n’est pas forcément meilleure que la troisième, souligne Jacques Fieschi. Il faut rester dans le fil rouge du scénario, voir comment muscler une scène flagada. En évitant de jouer les Dr Mabuse du scénario… »

Nicole Vulser avec Claudine Mulard

Source : LE MONDE du 16/01/2007

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