“Etre français, c’est mettre des mots intelligents sur nos sentiments”

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Est-ce que je me sens français ? Je ne me pose pas la question. Le français est associé à une culture à laquelle ne m’a pas amené mon éducation, honorable mais banale. Cette culture, plus tard, a été une révélation. A ce moment-là, j’ai senti qu’être français c’était accéder à une langue, ma langue maternelle. Qui n’était pas celle de mon père, un Italien. Pour autant, je ne suis pas du tout un immigré, même si, aujourd’hui, ça fait toujours bien de dire que l’on vient d’une famille modeste, ce qui est le cas pour moi, puisque mes parents étaient de petits commerçants. Quand j’ai commencé à travailler, très jeune, la culture ne me manquait pas. Coiffeur avenue Montaigne, j’écoutais du rhythm and blues toute la journée. A l’époque, être français me semblait quelque chose d’un ordre assez inaccessible. Je n’étais pas issu d’une famille conservatrice qui m’aurait inculqué des principes pétainistes ou maurrassiens. Je ne venais pas non plus d’une famille sensible aux discours de l’Internationale communiste. Mon père était un immigré italien, ma mère était une Française de l’Assistance publique. On ne se posait pas ce genre de question. Si j’avais pu sentir une appartenance à quelque chose, c’eût été à une langue. Mais il était trop tôt. Céline a dit : “Loin du français je meurs.” Je n’en étais pas là. Encore qu’étrangement j’étais fermé à tout ce qui n’était pas en français. Tous les ans, quand on partait en Italie, mon père essayait de m’inculquer sa langue. J’y étais hermétique. Sans doute parce que je cherchais une langue et qu’il s’avérait que c’était le français. Pour autant, je n’éprouve aucune fierté à être français ni aucune honte. J’ai une conscience absolument vague de ma nationalité. On est français aux yeux des autres, pas aux nôtres. A l’étranger, les seuls pays où je me sens bien sont le Québec et la Belgique, des nations francophones. Je ne veux pas tomber dans les lieux communs et évoquer une certaine “légèreté” française, mais j’aime bien l’idée de Nietzsche écrivant qu’il n’y a des psychologues qu’en France. Qu’ils ont inventé une musique de chambre très subtile, née de choses inutiles et futiles. Dans ce registre, on a atteint chez nous une forme de paroxysme avec La Fontaine. Il maîtrise de façon presque arrogante le grand style, à l’intérieur duquel on insuffle des patois et de l’argot. C’est un mélange exceptionnel de solennité et d’espièglerie… Dans ses Fables, la grande langue de Corneille ou de Racine semble couver l’esprit le plus libre. Sous sa plume, ça n’a l’air de rien mais, à mes yeux, c’est cette liberté au milieu de la contrainte qui symbolise l’esprit français chez les grands écrivains ! Car cette langue peut aussi faire preuve de sécheresse. On entend souvent dire qu’on ne peut pas faire des chansons de rock parce que le français est beaucoup trop intellectuel. C’est sûrement juste. Etre français, c’est mettre des mots intelligents sur nos sentiments. Guitry, c’est certainement l’esprit français.

De là à être nationaliste, non ! Il faut croire en l’avenir, en l’Histoire… Connaître trop de choses. Moi, je suis obsessionnel. Mes connaissances sont très limitées, elles ne se portent que sur l’instinct. Cela dit, j’ai peut-être des réflexes cocardiers. La Coupe du monde de foot ne me laisse pas froid du tout. J’étais très content et j’ai regardé les derniers matchs, fasciné par la dimension tragique, cette année, des minutes qui ont précédé la fin. Là, avec Zidane, on observe le parcours quasiment philosophique d’un homme qui a tout, qui est tout, qui transcende tout, qui est l’homme le plus puissant, et qui, soudain, se laisser traverser par une impulsion. Et, ensuite, toute la France commente son geste comme s’il s’agissait d’une chose immensément grave. On est en pleine philosophie. Ce n’est pas français, mais ça m’intéresse beaucoup. Beaucoup plus que la politique. J’ai remarqué que les militants se détestaient eux-mêmes. Les gens qui s’intéressent à la société, à l’Histoire, sont des gens qui veulent se dégager du bourbier, non pas de l’Irak, mais d’eux-mêmes. Malheureusement, moi, mon bourbier, c’est moi-même. Je sais bien que si j’étais à Bagdad, mon bourbier serait objectif. Je serais confronté à de la misère objective. Mais comme je suis un citoyen européen avec des petits problèmes d’ego, je ne veux pas m’exprimer sur un sujet sérieux. Mon domaine est limité. Je ne me sens pas un élément de la cité. Je serais très proche du “Neveu de Rameau”. C’est un cynique. J’aimerais bien l’être. Les écrivains que j’aime le sont. Mais, je le répète, le seul militantisme qui m’amuserait, qui me serait accessible, c’est le militantisme pour la langue française. Quand les Belges me demandent de venir jouer, je trouve que c’est un acte politique. Quand on m’a invité au Québec, j’y suis allé alors que je déteste l’avion. J’ai joué pendant une vingtaine de jours. J’aimerais aller en Afrique où il paraît qu’ils adorent La Fontaine. La francophonie me plaît et je suis choqué que Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, s’exprime en anglais. Mais cela ne veut pas dire que je fais un monument de la France. Mon père, qui a choisi la nationalité française après la guerre, aurait pu en choisir une autre. Né à Assise, il a quitté l’Italie car il vivait dans la misère. Il est venu en France parce qu’il a pensé qu’il y avait de la brioche. Son rapport à la France, c’est la brioche. Il a ensuite continué à parler les deux langues, puis il a choisi la française. Mais, aujourd’hui, à quoi ressemble la France ? Le monde s’américanise, l’architecture s’internationalise et la France se banalise. Quand on fait une tournée, les places sont toutes les mêmes, les lampadaires tous les mêmes, les restaurants tous les mêmes… C’est accablant. J’attends patiemment que tout se termine dans la canaille. Le seul espace d’enthousiasme est l’espace privé du confidentiel, du Roland Barthes, du petit, du minuscule, du sans intérêt, pas du tout des grandes causes et des grands mots. Je me méfie des vastes débats sur l’immigration. Je suis impressionné par la qualité de l’éducation des immigrés. Je trouve leur rapport à la famille plus puissant que le nôtre. La politesse et le respect envers le père et la mère… Je suis né dans le XVIIIe arrondissement, à quelques mètres de la Goutte d’Or. J’ai toujours été sidéré de l’incroyable respect que les enfants portent à leurs parents. Mais le sujet de l’immigration est trop vaste. Cocteau a dit : “Aujourd’hui, la bêtise pense.” C’était il y a cinquante ans et cela reste vrai. Mais je ne trouve pas que la bêtise soit un défaut. On a tous des énormes zones de bêtise. Cette découverte est récente pour moi. Avant, je pensais qu’il y avait l’intelligence d’un côté et la bêtise de l’autre. Ce qui est merveilleux, c’est de comprendre qu’on est tous traversés par des grandes zones de bêtise. Et heureusement. Les gens font ce qu’ils sentent. S’ils souhaitent parrainer des sans-papiers, libre à eux. Moi j’ai éprouvé la nécessité d’aller au Québec et c’est un souvenir merveilleux. La ferveur, là-bas, est quelque chose d’hallucinant pour un acteur. A la première, après le spectacle, le Premier ministre m’a dit : “Monsieur, pour écouter ce spectacle, c’est quatre siècles de résistance. Sans elle, on n’aurait rien compris à votre Baudelaire.” J’ai été sidéré. C’est beau, la résistance. Mais ce n’est pas forcément mon combat. Quant on voit des religions intervenir dans le débat public, on sent bien que l’héritage du siècle des Lumières est menacé, mais ce n’est plus mon domaine. C’est celui des gens impliqués dans un combat. J’admire Alain Finkielkraut de s’engager dans une telle lutte, mais c’est un combat sur le réel, ça ne m’intéresse pas. Je suis né à la Goutte d’Or, où tous les hommes étaient en djellaba. Il n’y avait aucun problème. Le combat de la femme, c’est un autre problème. On ne doit pas l’aborder avec nos grilles de lecture. Si des êtres humains ont besoin de voile, ça ne me regarde pas. Je trouve qu’il serait bien qu’il y ait des espaces de neutralité. Je ne veux pas m’impliquer dans ces affaires. La vie est douloureuse, absurde. Que les gens mettent un voile ou pas, c’est leur divertissement. Tout est un divertissement. Se battre pour la langue française est un divertissement, aimer Oum Kalsoum en est un autre… Il suffit que chacun ait un peu de respect, pour que ceux qui aiment Oum Kalsoum puissent aussi aimer Rabelais… Quand ces droits seront menacés, on résistera concrètement. Pour le moment, je ne vais pas entrer en guerre. Je suis très irrité par les gens qui gèrent le fonds de commerce de l’indignation pour se sentir magnifiquement généreux. Moi, je suis assez peu généreux, même s’il paraît que je suis très très “dans le partage” ! J’ai encore le droit de lire du Paul Valéry. C’est ça ma liberté. »

Fabrice Luchini vient d’enregistrer plusieurs fables sur un C.d., « La Fontaine » (Tôt ou tard).

Auteur : Gilles Martin-Chauffier

Source : http://www.parismatch.com/

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