L’AVENIR DES SCENARISTES DE CINEMA

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Crise du sujet, Question du scénario, ces mentions reviennent depuis des années dans le monde du cinéma français, ricochent dans la bouche des journalistes, se propagent parmi les cinéphiles, soulignant l’inquiétude grandissante que suscite que suscite la place du scénario.

Les conclusions, nombreuses, sont souvent pessimistes, et tous les camps se renvoient dos à dos la responsabilité de la prétendue médiocrité des scénarios.

Pourtant, il existe des écrivains qui se sont spécialisés dans l’écriture de films, des scénaristes. En nombre suffisant, avec un savoir-faire manifeste et selon un renouvellement constant et régulier.
Pourtant, les scénarios existent, les auteurs ne cessent d’en écrire, les producteurs d’en recevoir, les comédiens d’en lire.

Pourtant, le cinéma français existe, avec de bons films, et d’autres moins bons, affichant des ambitions internationales, démontrant un pouvoir de séduction qui ne s’affaiblit pas, au contraire !
Pourtant, le public existe, et il ne demande qu’à aimer le cinéma français.

Il était donc temps de mener une étude sérieuse pour déterminer qui sont les scénaristes français, comment ils travaillent, de quoi ils vivent et quels sont leurs rapports avec leurs principaux partenaires, les producteurs et les réalisateurs.

SCENARISTES ET REALISATEURS

La première constatation dénote d’une véritable particularité française : 95,2 % des films sont écrits, ou coécrits, par leur réalisateur. Nous sommes ici face à l’héritage direct de la Nouvelle Vague. Les réalisateurs sont les principaux scénaristes des films.

Plus d’un tiers d’entre eux (34,1 %) en sont même les auteurs uniques. Ils exercent ainsi deux activités d’auteur distinctes et successives : scénaristes, puis metteurs en scène. On les retrouve majoritairement aux commandes de petits budgets, souvent des premiers films, et une bonne moitié d’entre eux peinent à trouver les moyens de tourner un second film. Leur aurait-il manqué un co-scénariste ?

C’est d’autant plus troublant qu’il est notable que, les rares films à petits budgets à avoir rencontré un franc succès en France (plus de 500.000 spectateurs) durant la période couverte par l’étude (1997-2000) ont tous été signés par un tandem réalisateur et scénariste. C’est le cas, par exemple, de La Vie Rêvée des Anges écrit par Eric Zonca et Roger Bohbot, de Marius et Jeannette écrit par Robert Guédiguian et Jean-Louis Milesi, de Harry, un Ami qui vous veut du bien écrit par Dominik Moll et Gilles Marchand, ou encore de Une Hirondelle a fait le Printemps écrit par Christian Carion et Eric Assous.

La réalité de ces chiffres plaide donc naturellement pour la reconstitution du tandem scénariste et réalisateur. Quand on interroge les scénaristes sur le sujet, on s’aperçoit qu’ils appellent cette collaboration de tous leurs vœux. On pourrait, par contre, croire que les réalisateurs, eux, défendent le pré carré de leur création et que, forts de la notion d’Auteur héritée de la Nouvelle Vague, ils préfèrent systématiquement écrire seuls. C’est le cas de certains, qui trouvent leur porte-parole en la personne d’Olivier Assayas. « Je n’ai jamais ressenti ce besoin (de co-scénariste) qui est en contradiction avec tout ce en quoi je crois dans la pratique du cinéma », estime-t-il. Ce qui ne l’a pas empêché de travailler avec Jacques Fieschi à l’écriture des Destinées Sentimentales.

En revanche, un tiers des réalisateurs interrogés affirme avoir déjà trouvé son compagnon d’écriture. Et un quart regrette de ne pas avoir pu le faire, se plaignant qu’il est difficile de rencontrer des scénaristes, plus encore de trouver  » l’âme-sœur « , et qu’enfin, ils ne parviennent pas à obtenir les moyens financiers de s’adjoindre un scénariste. Ainsi, pour Jean-Pierre Améris : « On rêve toujours d’une collaboration du style Billy Wilder / I.A.L. Diamond ! Mais c’est comme l’amour idéal, cela n’arrive pas forcément. » De même Vincent Loury espère profondément « trouver l’âme-sœur en écriture, » tandis que Didier Le Pêcheur s’enflamme : « Si jamais j’en trouve un qui me convient, je ne le lâche plus, c’est juré ! »

Pourquoi tant de difficultés à se coopter ? Sans doute parce que les scénaristes sont toujours considérés comme des hommes et des femmes de l’ombre, et parce que, intervenant en amont des films, ils ne sont pas intégrés à l’équipe de tournage. Enfin, parce que la politique d’auteur en France, encore elle, a laissé des traces profondes, y compris dans les institutions. Michel Munz déplore ainsi que « lors d’un récent voyage Unifrance, au Festival de Yokohama, chaque film partait avec son réalisateur, son producteur et ses comédiens. En revanche, seul « un » scénariste pour toute la sélection était invité, choisi par Unifrance parmi ceux des films sélectionnés. »

Cette survivance absurde d’une politique d’auteur est d’autant moins d’actualité que l’on s’aperçoit, en interrogeant les cinéastes, qu’eux-mêmes ne se considèrent souvent plus comme les auteurs uniques des films qu’ils réalisent. Même si le sujet fait encore débat, on note, dans leurs rangs, une nette tendance à reconnaître leur part de paternité des œuvres à leurs co-scénaristes, rejoignant en cela la loi française . D’ailleurs, 27 cinéastes sur 45 interrogés trouvent normal d’affirmer cette paternité en renonçant à la mention  » un film de…  » au générique du film et dans sa communication, lui préférant le plus juste et plus représentatif  » un film écrit par…  » et  » réalisé par… « .

QUI SONT LES SCENARISTES ?

Mais ces scénaristes, qui sont-ils vraiment ?

En se penchant sur l’analyse détaillée des contrats d’auteur signés entre 1997 et 2000, cette étude permet de dénombrer 913 scénaristes pour 568 films, et de les classer comme suit :

– 417 réalisateurs scénaristes : comme nous l’avons vu, ils réalisent les films qu’ils ont (co)écrits.

– 74 scénaristes confirmés : ils ont généralement commencé à écrire avant 1997 et ils comptent au moins trois films à leur actif.

– 42 scénaristes émergents : ils ont moins de trois films à leur actif, généralement tournés dans la période concernée.

– 92 scénaristes débutants : ils ont signé leur premier scénario durant la période concernée.

– 30 romanciers

– 20 techniciens du cinéma

– 110 comédiens (parfois également réalisateurs)

– 28 scénaristes étrangers : ils sont venus travailler exceptionnellement en France.

– 19 producteurs

– 81 occasionnels : ils exercent une activité principale différente.

Etre scénariste n’est pas donné à tout le monde. Comme l’explique justement Roselyne Bosch, « cela suppose un « don », comme la cuisine ou le dessin. En France, on ne permet pas à ceux qui l’ont d’en faire profession. Ce qui est d’une complète ironie dans un pays qui sacralise les mots. » Et effectivement, les scénaristes sont sous-représentés dans le paysage audiovisuel français. Une analyse détaillée des chiffres permet cependant de nuancer et de préciser le propos.

Parmi les personnes ayant signé des contrats d’auteur durant notre période d’étude, on n’en trouve que 22,8 % ayant choisi de faire de l’écriture du scénario leur activité principale, dont 10 % de débutants, qui n’écriront souvent qu’un ou deux scénario pour le cinéma durant leur carrière. Ces  » scénaristes « , qui constituent le cœur de notre étude, signent en fait 27,6 % des contrats, et ils collaborent à l’écriture de la moitié des films. On peut donc estimer qu’ils sont recherchés et souvent considérés comme des partenaires indispensables. On trouve d’ailleurs essentiellement leur présence (surtout celle de scénaristes confirmés) sur des films à gros et moyen budget.

Par contre, le constat dramatique de ces chiffres est que tout le monde ou presque, en France, s’estime scénariste. 15 % des films sont écrits par des auteurs d’un jour. Sans même s’attarder sur le nombre impressionnant de comédiens qui écrivent ou co-écrivent les films dans lesquels ils jouent (principalement des comiques, intervenant sur les dialogues des films), ni sur les techniciens du cinéma et les producteurs qui s’immiscent dans l’écriture, on ne peut que s’étonner de la présence de 8,9 % d’occasionnels qui s’improvisent auteurs de scénario. Metteurs en scène de théâtre, chroniqueurs mondains, philosophes, chorégraphes, dandys, publicitaires, présentateurs de télévision, psychanalystes, chanteurs, journalistes, parents proches d’un réalisateur… ou parfaits inconnus, cette liste de scénaristes par accident serait risible si son importance quantitative ne la rendait dangereuse pour l’activité artistique de scénariste. Ils déprécient la qualité des films, ne pouvant en aucun cas y apporter un savoir-faire, et ils prennent la place des véritables artistes dévoués à l’écriture du scénario. Ce faisant, ils contribuent à la précarisation des vrais scénaristes.

LE COUT DU SCENARIO

Les scénaristes sont rémunérés selon trois modes successifs. Tout d’abord, et c’est le plus important, par un  » à valoir – minimum garanti  » que le producteur leur verse suivant un barème et un échéancier établi de gré à gré. Puis, par une  » rémunération proportionnelle « , pourcentage sur les entrées en salles du film et sur ses recettes diverses. Enfin, par les droits de diffusion recueillis et distribués par la SACD (Société des Auteurs) lors des passages de l’œuvre à la télévision.

Les droits de diffusion ne sont pas négociables et demeurent le privilège de notre législation qui, depuis Beaumarchais, protège les auteurs de l’œuvre, en l’occurrence les scénaristes, le compositeur et le réalisateur.
La rémunération proportionnelle demeure aléatoire. Les pourcentages proposés sont souvent très faibles, inférieurs ou égaux à 1 %, et il faut vraiment que le film remporte un vif succès pour qu’ils prêtent à conséquence.

C’est donc sur le minimum garanti que le scénariste va principalement pouvoir compter. Et encore, puisque l’on s’aperçoit, dans la pratique, que cette somme est versée selon un échéancier qui soumet les derniers versements à la mise en production du film (alors que le scénario est achevé depuis longtemps), voire à l’achèvement de la copie zéro.

Comme on peut s’en douter, ce minimum garanti varie selon la notoriété et les précédents succès du scénariste. La moyenne constatée est de 20.000 euros pour un premier scénario contre 58.000 euros pour celui d’un scénariste chevronné. On se rend compte que c’est globalement très peu, surtout lorsque l’on rapproche ce chiffre du fait que les scénaristes débutants n’auront signé qu’un ou deux films sur quatre ans, et que les scénaristes confirmés n’en signent en moyenne que trois en quatre ans.

Bien entendu, parmi les scénaristes confirmés, on trouve des auteurs qui sont payés bien au-dessus de ces moyennes. Sans parler de Francis Veber qui vend ses scénarios, en moyenne, 728.000 euros, on retrouve un peloton de tête constitué de Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, Jean-Loup Dabadie, Florence Quentin, Michel Munz et Gérard Bitton, Danièle Thompson et Jacques Fieschi, rémunérés entre 100.000 et 200.000 euros par scénario.

Mais si ces extrêmes peuvent donner le vertige à certains, ils n’en demeurent pas moins justifiés par l’aspect commercial escompté des films qu’ils écrivent, et par la comparaison de ces salaires avec le budget des films concernés.

Le producteur Charles Gassot, qui donna en 2000 son nom à un célèbre rapport d’état sur le scénario en France, a bien mis ceci en évidence : le cinéma n’investit que 2,2 % de son budget au développement des films (écriture et achats de droits), alors que les frais de sortie, par exemple, s’élèvent à 6 % du coût global du film. L’analyse de ce résultat, déjà en soi scandaleux, se révèle plus dramatique encore.

On se rend compte que, historiquement, le coût du scénario était à son plus haut à la fin des années 60, atteignant 10 % du devis des films en 1972, quand il est tombé en chute libre, s’effondrant définitivement au début des années 90. Mais surtout, on se rend compte que ce chiffre de 2,2 % ne recouvre pas la même réalité pour tout le monde. En fait, sur les films à gros budgets, le pourcentage accordé à l’écriture avoisine à peine les 1,5 % en moyenne, alors que si sur les films à petit budget, il peut, certaines années, dépasser les 3 %, cela représente, proportionnellement, des sommes dérisoires.

S’il y a crise, c’est donc véritablement là qu’elle se joue. Et les sociétés de production interrogées ne se privent d’ailleurs pas de clamer qu’elles manquent cruellement de fonds et d’aides pour se munir d’un véritable budget de développement, reconnaissant au passage qu’elles ont, plus souvent que de coutume, dû mettre en production des films dont elles jugeaient le scénario inabouti.

EN GUISE DE CONCLUSION

L’étude effectuée sur la place des scénaristes en France a tout du verre à moitié vide ou à moitié plein.
A moitié plein en ce qu’elle démontre qu’il existe une population de scénaristes  » professionnels  » (un terme qu’ils détestent), d’auteurs de l’écran, au talent reconnu, qui œuvrent activement à la qualité des films français.
A moitié vide en ce que la grande majorité de ces scénaristes sont à la fois mal payés et sous employés.

MÉTHODOLOGIE DE L’ÉTUDE

La partie statistique de cette étude porte sur les 568 films d’initiative française qui ont obtenu l’agrément pendant les années 1997, 1998, 1999 et 2000, selon la liste établie chaque année par le CNC. Concernant ces films, plus d’un millier de contrats de scénaristes ont été analysés, tels qu’ils ont été déposés au Registre public, au CNC.

En complément de cette étude, les responsables de l’enquête ont établi – avec l’aide de professionnels des industries cinématographiques – des questionnaires. Y ont répondu, 108 scénaristes (de cinéma et/ou de télévision), 47 réalisateurs, 44 producteurs (qui représentent environ 50% des films produits annuellement), 8 comédiens, 8 directeurs de casting, 2 diffuseurs de programmes télévisés, 2 distributeurs, 7 agents artistiques, 2 attachés de presse et 4 organismes professionnels. Le kaléidoscope des opinions formulées a permis de dégager des tendances, unanimités ou divergences. C’est une sorte de sondage interne. Et une rampe de lancement pour les débats futurs.

Une étude proposée par l’UGS (Union-Guilde des Scénaristes)
en partenariat avec la SACD et avec le soutien du CNC

initiée par Christine Miller,

menée par Mapi Hoareau,

rédigée par Claude Scasso

Source : www.scenario-mag.com

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